SUPER une pièce de théâtre de Pauline Collin, une citique de Sylvain Desmille©

 

Théâtre Molière de Sète, © Romain Debouchaud

Théâtre Molière de Sète, © Romain Debouchaud


Parfois des mésaventures se transforment en aventure. Une Avventura, avec deux V en italien. Le mot, assez récent puisqu’il apparaît au XIVe siècle ( il désignait alors une « opération militaire » ou comment l’étymologie rencontre l’actualité…). Il trouve son origine dans le mot latin «  adventus », qui désignait « l’arrivée », c’est-à-dire la fin du parcours, du voyage, des péripéties, de l’aventure. 


L’Avventura est aussi un film sorti en 1960, réalisé par Michelangelo Antonioni.  Hué lors de sa présentation au Festival de Cannes avant de recevoir le Prix du Jury, ce « polar à « l’envers  enthousiasma Alain Resnais,  Roberto Rossellini et André Bazin. L’Avventura est le premier volet de la trilogie de l’incommunicabilité, avec La notte ( 1961 ) et L’Éclipse ( 1962 ).  Ces trois films comme écrits sur un voile de tulle dont les ondulations épousent la narration donnent à vivre le processus de la perte et de la séparation physique et mentale, c’est-à-dire d’une désagrégation, d’un effritement l’effritage, du bout des doigts au bout des lèvres, quand les mots manquent de perdre l’équilibre au bord du vide et soudain emportés par un souffle.


Unité de lieu. La pièce se déroule sur le parking d’un supermarché, sans doute situé à la périphérie d’une ville moyenne, dans sa zone industrielle. Difficile de s’y rendre sans voiture. C’est un impératif. Le lieu impose son contexte. Au moment où commence la pièce, une femme semble déconcertée, pas vraiment en panique, plutôt inquiète, désorientée. Alors qu’elle sortait du magasin avec son caddie rempli, elle ne retrouve plus sa Peugeot. Disparue. En-volée ? Nous la découvrons en pleine conversation téléphonique avec la fourrière. Sa voiture aurait-elle été embarquée ? Mais, elle a beau répéter le numéro de sa plaque minéralogique, l’employé ne retrouve pas l’immatriculation mentionnée sur ses registres ? En est-il sûr ? En est-elle sûre ? 


Le supermarché ferme. Plus personne. La femme reste seule, plantée là comme une Statue de la Liberté en plein désert - le téléphone en guise de torche (elle est de son temps). La pièce embrasse la nuit. De la première auréole du réverbère ( plus tâche sous les bras que corolle du saint ) - au lever du soleil ( l’aube aux doigts roses comme dirait Homère ). Unité de temps.


Le téléphone est une pièce maîtresse, et une pièce d’échec. La femme - Charlotte - essaie de joindre sa fille. Son ex-mari. En vain. Sa voix s’accroche et se perd dans la nuit. Parler à l’autre et se retrouver à parler à soi-même. La femme voudrait trouver un responsable -  c’est-à-dire une cause - ou tout du moins une solution. Elle essaie de garder son calme. De trouver une raison « raisonnable » pour ne pas perdre sa raison, sans chercher à se faire une raison. Nouvel appel - à l’aide : personne. De message en message Charlotte commence une sorte de dialogue avec elle-même, avec personne à l’autre bout de l’appareil. Tel est l’enjeu de la pièce et de sa narration. Unité d’action.


Unité de temps, unité de lieu, unité d’action. Cela rappelle les cours de Lycée. Mais ce n’est pas à une tragédie que nous assistons ici. Super est une une pièce du tragique. Le parking se transforme de no-man’sland en woman’s land - en who-man’s land ) - car il s’agit bien ici d’une question d’humanité. Il est la métaphore du cerveau de Charlotte - elle y tourne en rond dans l’eau dans un labyrinthe l’eau aspirée par le typhon - et de la scène de théâtre. L’espace guide ici le discours, l’encourage. Le souvenirs de Charlotte deviennent peu à peu sa perdition et sa déconstruction. Elle s’y accroche comme un naufragé à sa planche de salut sans se rendre compte que l’épave l’entraîne au large, de dérive en dérivation. Quand la mémoire cède, les hauts fonds se transforment en bas fonds. 


La mémoire n’est qu’une barrière, une architecture. En fonction de la qualité des matériaux de construction, il arrive que les murs s’effritent, que les fondations se fissurent, qu’un petit pan de mur jaune s’écroule, à l’occasion, pour l’occasion. 


Celles et ceux qui sont ou ont été confronté.e.s à des personnes souffrant de « problèmes de mémoire » reconnaitront dans le comportement de Charlotte les signes d’un Alzheimer, terme générique et synecdoque pour qualifier l’ensemble très divers des troubles cognitifs. Mais dire qu’il s’agit d’une pièce sur Alzheimer serait réducteur et donc faux. Les troubles de Charlotte pourraient être aussi les symptômes d’une dépression liée à sa solitude et à la perte de son emploi ( on apprend qu’elle a reçu une convocation pour se rendre le lendemain matin à 08h30 à un rendez-vous en vue de son licenciement ). Le supermarché était un de ses repères - familial, existentiel ( les courses du samedi pour toute la semaine quand on travaille ). Il devient le symbole de santé mentale en perdition.


La perte de mémoire est une lutte. Charlotte cherche ses mots. Se raccroche à ses souvenirs très anciens - ressassés - de peur de décrocher de son contemporain. Plus on assiste à son spectacle, plus on le et la comprend. La narration crée le tragique. La difficulté de Charlotte à se rendre compte, à prendre conscience suscite notre propre prise de conscience, par imprégnation ( catharsis ). 


Quand la réalité s’échappe, et échappe, il importe de créer du réel. Et c’est toute la réussite de la dramaturge Pauline Collin d’avoir su susciter, créer devant nous ( en semi direct) cette échappée belle. Quand la vérité n’est plus qu’une croyance, une supputation une superstition, une fake news, une IA, un  mensonge, le seul repère qu’il nous reste est la réalité. La vocation du théâtre, sa force, son impératif catégorique, est de créer du réel, c’est-à-dire des état de conscience, d’être au réel comme on se doit ( devrait ) être à sa conscience. 


Dans la pièce Charlotte sait qu’elle va être licenciéé - perte de mémoire = perte d’emploi. Que va-t-elle devenir ?  advenir si elle ne sert plus à rien ? Pourquoi se souvenir si on n’a plus à exister ? Le grand renfermement sur soi de Charlotte apparaît comme l’avventura d’une mise en silence, au silence, comme on parle d’une mise sous séquestre. 


Charlotte est licenciée suite à une restructuration. Peut-être a-t-elle été remplacée par l’IA ?  C’est tendance. Les entreprises vous demandent, vous somment d’utiliser l’IA pour accroître vos performances mais qui utilise l’IA est voué, programmé à être remplacé par l’IA. C’est normal. En quoi l’individu est-il nécessaire si l’IA peut le faire à sa place, avec de meilleures performances. 


L’IA n’a pas de mémoire. Elle utilise toutes les données qu’on lui fournit, en contrepartie d’une gratuité d’apparence, données personnelles qu’on lui sacrifie comme jadis les enfants jetés dans la gueule d’un Moloch Baal dévorant. Toutes ces données sont mises sur le même plan par l'IA, qu’elles soient réelles on non ( plus question de parler de vérité quand celle-ci se fonde sur l’apriori, le ressenti, la croyance ). 


Surtout l’IA ne crée pas. Elle reproduit, remixe, retraite, génère du contenu, du produit, mais elle ne crée pas. Elle réinvente mais elle n’invente pas. Elle peut donner l’illusion de la nouveauté à la manière des chanteurs de The Voice ou de la Star Academy, mais leur réinterprétation n’est qu’une glose, jamais une création en soi - c’est toujours la même chanson. De même que d’aucuns confondent leur croyance avec la vérité, il ne faudrait pas confondre création avec nouveauté. Une création de cinq millénaire reste une création, lorsqu’une nouveauté ne l’est que pour ceux qui, par défaut ou refus de culture, par volonté d’inculte, ne savent pas qu’il ne s’agit en réalité au mieux que d’une paraphrase, le plus souvent que d’un plagiat, c’est à dire d’un vol et d’une usurpation. 


Et si le mal de Charlotte était une métaphore de celui est en train d’avenir de nos société avec l’IA ? Dans quelle mesure processus qui l’atteint n’est il pas à l’image et à la ressemblance de l’IA souverain ? Alzheimer est souvent associé à la vieillesse, à une déficience. Et s’il n’était pas en réalité le mal d’une jeunesse contemporaine ?


Théâtre Molière de Sète, © Gala Ognibene


Parce qu’il s’inscrit dans le réel, parce qu’il dit ( parfois ) et crée du réel, le théâtre est désormais la meilleure résistance à une IA incapable d’interpréter le rôle de  Charlotte comme le fait Laure Wolf. Sa petite voix nous emporte. Elle ne génère pas, elle se dégénère et nous régénère. Elle est autant création que le texte de Pauline Collin. Tout ici est subtilité, inflexion pour mieux susciter la réflexion. Tout en intelligence, sans artifice ni artificialité. Laure Wolf parvient à provoquer des rires de papiers froissés - papiers de soie, papiers bulle de sourires écrasés  - ni jaunes ni noirs, mais plutôt des rires d’aquarelle, d’encres à la manière chinoise en couches de glacis dilués. Car le tragique impose aussi sa commedia dell’Arte, comédie de situation ou de clin d’oeil «  « Peugeot, Peugeot » crie Charlotte comme « Loulou ?  Loulou ! Oui c’est moi » dans la publicité ancienne pour Cacharel  (1988,  il faut avoir des lettres sinon de la mémoire ). 


Apprendre pour se souvenir

Se souvenir pour ne pas se désapprendre, de soi-même la commune humanité.

Le monologue comme un face à face, entre soi et l’autre qui est en train d’avenir à soi-même. Le combat de Jacob et de l’Ange.

Patratra. 

Super est le récit de cette lutte intime. 


Dans sa trilogie des années 1960, Antonioni associe les thèmes de la solitude et de l’incommunicabilité à la lisière du monde qui lui était contemporain. Les défaillances - à son époque les névroses, aujourd’hui l’amnésie, les comportements narcissiques et autistiques - révélaient selon lui l’inadaptation au monde. 


Charlotte essaie de maintenir un trait d’union ( les appels réitérés à sa fille ). Malgré tout. Car si elle perd la mémoire, elle redoute aussi de perdre son humanité. 


La pièce de Pauline Collin n’est pas qu’existentielle. Elle a aussi une dimension sociale, sociétale - c’est-à-dire philosophique. Plus j’en suivais le cours et plus je pensais à Samuel Beckett - dont on oublie qu’il fut un résistant anti-nazi. Chez Beckett, la décomposition du moi va de paire avec celle du réel. La voix de ses personnages s’écoutent se taire. Se disant, ils ne parviennent qu’à dire l’échec à dire. En attendant Godot est une pièce sur l’absence de celui qu’on ne parvient pas à oublier - Godot/Dieu. Pauline Collin met en scène dans sa pièce la présence d’une femme qui essaie de ne pas s’oublier. Il existe des correspondances. 1963 marquait la première de Oh les beaux jours de Beckett. Pauline Collin nous offre avec Super l’équivalent de Ah la belle nuit. 


Une autrice est née.


©Sylvain Desmille


Théâtre Molière de Sète, © Aurélien Hamard






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