mercredi 30 novembre 2016

CRITIQUE THÉÂTRALE: LES FRANÇAIS D’APRÈS À LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU DE MARCEL PROUST, MISE EN SCÈNE DE KRYSZTOK WARLIKOWSKI.

Après Clermont-Ferrand, le metteur en scène polonais Krysztof Warlikowski a présenté au Théâtre National de Chaillot à Paris son adaptation théâtrale d’À la recherche du temps perdu, en appréhendant l’oeuvre de Marcel Proust dans son ensemble.  Il signe sans doute l’un de ses meilleurs spectacles. Portée par une troupe de comédiens tous exceptionnels, il signe une mise en scène sensible et très intelligente, critique, bouleversante. Une lecture, une installation et une mise en espace de l'oeuvre proustienne qui nous confronte aussi à notre contemporain et qui apparaîtra, à rebours, comme une prophétie.  Jouissif et magique. Magistral.




La scène du soldat ouvre la dernière partie des Français. 





Faillite générale de tout à cause de tous !
Faillite générale de tous à cause de tout !
Faillite des peuples et des destins - faillite totale !
Défilé des nations devant mon Mépris !
Toi, ambition italienne, chien de manchon nommé César !
Toi, "effort français", coq déplumé, des plumes peintes sur la peau (Ne remontez pas trop ou le ressort casse !)
Toi, culture allemande, Sparte pourrie par l'huile du christianisme  !
Toi, "impérialisme" espagnol, salero en politique, avec des toreros, une cagoule de pénitent dans l'âme, à tous les coins de rue et tes vertus guerrières enterrées au Maroc !
Toi, États-Unis d'Amérique, synthèse bâtarde de la basse-Europe, gousse d'ail dans la panade transatlantique, voix nasillarde du modernisme inesthétique.
Qu'on jette une bâche sur tout cela !
Qu'on enferme ça à clef et qu'on jette la clef !

(...)

Maintenant la politique c'est la dégénérescence graisseuse de l'organisation de l'incompétence !
Maintenant la religion c'est le catholicisme militant des cabaretiers de la foi, l'enthousiasme cuisine-française des Mauras à la raison pelée... Maintenant la guerre c'est jouer à pousser d'un côté et à repousser de l'autre !
J'étouffe de n'avoir que cela autour de moi !
Laissez moi respirer !
Ouvrez toutes les fenêtres !

(...)

Époque vile des seconds, des approximatifs, des laquais aspirant en laquais à devenir des rois laquais !
Laquais qui ne savez pas avoir d'Aspiration, bourgeois du Désir, dévoyés du comptoir instinctif ! oui, vous tous qui représentez l'Europe, vous tous qui êtes des politiciens en vue dans le monde entier, qui êtes des écrivains "meneurs" de courants européens, qui êtes quelque chose pour quelque chose dans ce maelström de tisane !

(...)

Passez, vous qui êtes auteurs de courants sociaux, de courants littéraires, de courants artistiques, revers de la médaille de l'impuissance à créer !

Passez, radicaux du Peu, incultes de la Marche en Avant, qui avez l'ignorance pour colonne de l'audace, qui avez l'impuissance pour soutien des néo-théories !

Passez, géants de fourmilière, ivres de votre personnalité de fils de bourgeois, avec votre manie de la grande vie volée dans le cellier paternel et votre hérédité indéracinée des nerfs !

Passez, fumier épileptoïde sans grandeur, hystérie-ordure des spectacles, sénilité sociale du concept individuel de jeunesse !

Passez, moisissure du Neuf, marchandise en mauvais état depuis le cerveau d'origine !

Passez et ne revenez pas, bourgeois de l'Europe-Totale, parias de l'ambition d'avoir l'air grand, provinciaux de Paris !

Passez, "fines sensibilités" faute d'épine dorsale; passez, constructeurs pérorant dans les cafés et dans les conférences, tas de briques se voulant maison !

Vous qui confondez l'humain avec le populaire et l'aristocratique avec l'aristocratie ! Vous qui confondez tout, qui, quand vous ne pensez rien dites toujours autre chose ! Grelots, mal finis, broutilles, passez !


Extrait d'Ultimatum, d'Alvarez De Campos, Alias de Pessoa, 1917. 


Cette colère ouvre la première scène de la troisième partie, juste après le second entracte. Un soldat (le fantôme d'un soldat ? ) s’avance. On l’entend respirer bruyamment, un peu comme Dark Vador dans la Guerre des étoiles. Respiration de masque à gaz. D’aspirations déçues et d’inspirations réduites à cette simple nécessité du souffle retenu, plus long et tiré sec comme une corde que deux mains arrachent - comme une possibilité de survie. Le poilu, puisque la pièce s'intitule Les Français (mais il pourrait-être tout aussi bien un Allemand, un Autrichien, un Canadien, un Belge, un Italien, un Polonais, toute l'Europe en guerre convoquée sur scène, tous l'un ou l'autre puisque à cet instant précis le texte fait correspondre l'un et l'autre, à l'état et en état, de part et d'autre de la frontière, de la tranchée, de la vitre de verre, du mur), le soldat donc s’assoie à une table et entonne un long monologue, ou plutôt une diatribe, conformément à l’adage selon lequel la meilleure défense reste toujours l’attaque.


Ce texte n’est pas de Marcel Proust, mais de Fernando Pessoa, ou plutôt d’un de ses hétéronymes, d’un de ses pseudos, d’un de ses alias, en l’occurrence Alvaro de Campos sous le nom duquel il publie en 1917 Ultimatum. Un siècle plus tard, ce manifeste dit "moderniste" ou "futuriste", résonne sur la scène du théâtre et blanchit à l’os l’âme de ceux qui parviennent à l'entendre et à le raisonner. C’est un coup de théâtre, au sens premier du terme, un coup de semonce et un coup de poing qui vous fait chavirer. Les mots se répercutent comme les balles que les soldats accroupis dans les tranchées tentent d’éviter. Ils ricochent à l’unisson. Basculent et bousculent. Énoncent et répondent. Mettent à vif et mettent à mort. Curent la substantifique moelle des humanistes passés, et nous la crache à la gueule. 


Le danseur au masque (Claude Bardouil) traverse toute la pièce sur la pointe des pieds (une performance). 
Qui est-il ? L'Autre, l'alias (une figure du contraste comme le texte de l'hétéronyme de Pessoa), le choeur antique.

Une mise en scène qui met en évidence des processus et invite à travers la lecture de Proust par Kryzstof Warlikowski a une mise en perspective de notre contemporain...

Tirs croisés triangulaires. Aucune alternative. Aucune échappatoire. Malaise perceptible dans la salle. C'est l'un des moments les plus forts de cette re-présentation. Certes ce texte n'est pas de Proust mais il éclaire, donne à voir et à comprendre par contraste la lecture que Kryzstof Warlikowski a fait de la Recherche C'est une météorite dont l'onde de choc bouscule tout sur son passage, et nous avec. 

Face au conformisme (c'est à dire au souci de conformité) des aéropages proustiens, cette colère de Pessoa est salutaire et même salvatrice parce qu'elle se projette dans un avenir. Une volonté et une nécessité d'avenir. Un siècle exactement plus tard, on l'envie. Car la colère est aujourd'hui confisquée par les forces réactionnaires et conservatrices, qui s'arrogent la prétention de se dire politiquement incorrecte, qui s'approprient les terminologies de la contre-culture pour les détourner et justifier le retour à un discours et à des conceptions antérieure à 1968 et contre lesquelles s'étaient insurgées la jeunesse. Temps contemporains étranges où les islamistes apologues de la Charriase et où les dénonciateurs de l'IVG apparaissent comme les apôtres de la contre-culture !    

Alors, forcément, face à la diatribe du soldat/Pessoa, nous qui n'aspirons qu'au confort des prout-prout proustiens, nous en prenons pour notre grade. C'est une sensation rare de sentir autour de soi ces respirations d'acouphènes (à Paris comme à Clermont-Ferrand d'ailleurs). Tout le public se retrouve médusé face à ce peloton d’exécution en règle. De qui et de quel siècle s'agit-il ? Car, énonciation théâtrale oblige, ce que le soldat dénonce, c’est notre propre contemporanéité, notre narcissisme de convenances, nos subjectivités de troupeaux, l’énorme suffisance de nos insuffisances abyssales, la culture de l’inculture oblitérée, revendiquée, célébrée, nos amalgames et nos plagiats présentés comme autant de nouveautés, l'inconsistance de nos valeurs lustrées comme des boutons de cuivre à la parade pour donner l’illusion qu’elles brillent face au soleil des ego sanctifiés, likés, twittés et re-twittés, facebookés, contents (heureux ?) et satisfaits d’eux-mêmes ! 


Le soldat sabre et tire à vue, se moque de nos bobos de bobos (de bo-beaufs devrait-on dire plutôt), des bourgeois forcément “bien-pensants” (pléonasme !) comme si un bourgeois pouvait être autrement - du moins au regard de ceux - et de ce - qu’il considère être de son milieu, par souci d'appartenance et nécessité d'identification plénière). Le soldat vomit les princesses Barbie et autres furie so girly qui se prennent pour des Reine de Naples (en s'en moquant, gossip, deuxième degré, of course, mais pas vraiment) parce qu’elles se sont persuadées qu'elles le valaient bien, à leurs propres yeux  (maquillés) du moins. Il honnit toutes ces communautés de Narcisse, ces ego d'égoïstes, égaux entre eux mais toujours auto-persuadés d'être supérieurs aux autres pour se donner l'illusion d'avoir à exister pour eux-mêmes. Le soldat s’insurge contre le snobisme des salauds (pléonasme ? ) enfin, salauds au sens sartrien du terme, c’est-à-dire tous ceux qui considèrent, par mauvaise foi, leurs existences comme nécessaires (alors que toute existence est injustifiée et gratuite selon Sartre), qui sont persuadés que leur vie a une importance, une nécessité, une présence, au prétexte qu’ils sont utiles (mais le sont-ils vraiment ? - remplaçables comme tout le monde !), parce qu’ils ont une situation, parce que, quelque soit leur âge, ils donnent leur avis, leur impression, leur sentiment, pouce dressé ou baissé sur les réseaux sociaux comme jadis aux jeux du cirque, persuadés autant d’être à leur subjectivité qu’à une objectivité de bon aloi, c'est-à-dire de circonstance, celle que la majorité partage (même si cette majorité est minoritaire, mais majoritaire en soi) et que chacun suit au risque sinon d’être exclu, pointé du doigt, et mis à mort, comme le capitaine Dreyfus... 

Comme le Juif, comme l’homosexuel. Comme Rachel, fiancée de Robert de Saint Loup, qui deviendra la  célèbre comédienne  certes, et dont la tirade tirée de Phèdre de Racine clôt la pièce - mais juive. Comme Swann, l’ami de la Duchesse Oriane de Guermantes, qui appartient à une famille convertie depuis quoi ? trois générations ? et qui aux yeux de l'aristocratie reste et restera un juif du fond de la nuit des temps. A cet égard, Swann fait écho aux immigrés, aux Beurs en France, aux Gays en Pologne et en Russie, aux Noirs aux États-unis, à tous ceux qui même intégrés restent somme toute, au fond, différents, donc des ennemis potentiels, des traîtres de l’intérieur. Encore et toujours.  D’ailleurs Swann - l’homme cultivé, l'érudit, c’est-à-dire le suspect, celui qui pense plus que vous et qui voit au delà, dans l'intimité de tous  (mais ne suis-je pas en train de parler de Kryzstof Warlikowski lui-même ?) - n’est-il pas un Dreyfusard, un défenseur du Renégat, du Félon, de l'Espion, du Judas ! Quelle faute de goût ! Et à ce titre n’a-t-il pas trahi le milieu qui l’avait accueilli ! certes en lui rappelant qui est qui et à qui il doit cette connivence ! Dès lors, Swann est doublement rejeté par l’aristocratie. 

Son premier crime de lèse-majesté est de soutenir le Capitaine Dreyfus, dégradé et condamné au  bagne au prétexte qu’il aurait été un espion ayant livré des secrets militaires (accusation totalement fausse, puisqu’il faut le rappeler aujourd’hui). L’affaire divise la société française et exalte l’antisémitisme avoué certes mais latent. Car Dreyfus est Juif, ce qui au cœur des Salons très Chrétiens suffit à justifier donc à prouver les accusations. Et d’ailleurs aux yeux du clan Guermantes, ce n’est finalement pas un hasard si Swann est Dreyfusard, n’a-t-il pas des ascendances juives, après tout

Il fallait confronter l'aristocratie Proustienne à son antisémitisme. Cette dimension qui traverse La Recherche est sinon occultée du moins rarement mise en avant par la critique. C'est pourquoi Kryzstof Warlikowski a décidé de convoquer sur en scène Dreyfus, en personne - persona (qui désigne en latin "le masque de théâtre", puisqu'il faut désormais tout expliciter), fantôme de chair et d'os. Une manière de mettre en porte-à-faux celui qui n’est dans La Recherche qu’une figure, un objet de conversation et un sujet de clivage politique. Une manière de confronter l’homme face à l'âpreté de l'opprobre et à l’à-peu-près des propos. Par la même, il induit sa mise en scène au regard d’une historicité d’échos et de ricochets. 

Non, Les Français ne sont pas une adaptation de l’oeuvre proustienne. Kryzstof Warlikowski préfère d'ailleurs parler d'installation. Sa mise en scène en offre une lecture intime (le monologue du narrateur sur l’homosexualité fait écho au parcours d’un jeune gay des années 1970-80 en France et peut-être aujourd’hui en Pologne - encore et toujours). Elle est une réflexion personnelle - sinon existentialiste (?) du moins existentielle - qui tend à révéler l’actualité fondamentale du récit proustien (à dire vrai, les processus décrits par Proust pourraient correspondre à bien des époques puisque ses héros vivent eux-mêmes dans un temps idéal - le Grand Siècle ?  - tout à la fois au monde et au dessus du monde, classique comme la loi de la jungle, convenu à force d'éducations, libéral pour affirmer leur liberté (c'est-à-dire leurs lois, leurs règles) vis à vis du commun. 


A cet égard, la mise en scène de Kryzstof Warlikowski devient une grille de lecture de notre propre époque. Le danseur au masque nous fixe, et nous démasque, nous retourne comme une tai d'oreiller la peau du lapin. Chaque tableau est un miroir converse. Ce que nous voyons sur scène ce n'est l'image inversée de notre reflet dans le miroir, mais l'image remise à l'endroit au gré d'une torsion bergsonnienne ("la torsion du vouloir sur lui-même" permet selon le philosophe Bergson de renouer l'alliance avec les choses sans pour autant en faire un univers magique, théologique et enchanté - désolé d'avoir à faire mon Swann, mais il est de plus en plus difficile de considérer comme acquises les bases d'une culture élémentaire, cosmopolite et universelle). En ce sens, parce qu'elle induit les processus mis en scène dans La Recherche et traduit de facto l’enjeu littéraire initié et mené par Proust, elle est bien plus juste que les adaptations historicistes, principalement cinématographiques (celle de Volker Schlöndorff, de Raoul Ruiz (la plus juste), de Nina Companeez, de Chantal Akermann ou encore celle avortée de Luchino Visconti). Et si Les Français intègrent le découpage que l'on retrouve dans les films, l'interaction des intertextualités (comme le texte de Pessoa, mais aussi le poème Fugue de mort de Paul Celan), l'ordonnancement et l'installation des mises en pièces ainsi que le choix des tableaux créent une dynamique propre qui rend compte avec justesse de la narration proustienne.  


Le Temps retrouvé ou comment prendre conscience du temps perdu. 



L’oeuvre proustienne est doublement universelle, ce pourquoi elle résonne au delà de son historicité propre, la transcende. En effet, elle raconte avant tout l’histoire d’une génération, celle du narrateur, pleine d’emphase et du fureur, d’arrogance et narcissique mais qui vieillit (le dernier tableau du Temps retrouvé  où les acteurs jeunes ont cédé la place à des personnages plus âgés, ou vieillis, (leur double et même) est saisissant de véracité: lorsqu’ils nous regardent droit dans les yeux, c’est le reflet de notre propre déchéance que nous contemplons. Ce faisant, la Recherche met en scène un processus propre à chaque génération soucieuse de s'imposer, de la rendre et de s'y rendre à son image et à sa ressemblance (à son style, à sa tendance), d'y faire sa loi complice. Ce processus social somme toute naturel - enfance, jeunesse, maturité, vieillesse) et décrit d'ailleurs par Proust de matière naturaliste (et par Kryzstof Warlikowski à travers la mise en exergue du discours sur les fleurs) ne signifie pas que la nouvelle génération renverse celle des ainés. Elle peut aussi juste lui succéder - révolution de Palais ou transmission successorale oblige - en reproduisant fondamentalement le modèle, se contentant juste de l'actualiser à sa modernité (telle est "la morale" de la Recherche et la situation contemporaine aussi). 

A cet égard, Proust rapporte aussi l’histoire du passage d’un Siècle à l’autre, de l’avènement d’un nouveau monde mais dans la continuité du plus ancien. Les Bourgeois comme les Verdurin remplacent l’aristocratie en se glissant dans leurs titres c'est à dire dans le lit de ceux qu'ils accusaient de snobisme (exactement comme dans Ludwig de Luchino Visconti, l’ordre bourgeois renverse le roi de Bavière incapable de gérer la réalité). En fait, ces Français que nous voyons renvoient à une certaine idée de la France porteuse de valeurs universelles et universalistes, du moins en théorie. Démasquée, leur médiocrité fondamentale et existentielle - leur humanité d'animal (le monologue du narrateur sur l'homosexualité au début de la pièce rappelle que l'homme est une partie de la nature) - annonce la mondialisation des attitudes et le snobisme des comportements actuels. 

Rien de nouveau, puisque nous refusons de penser le nouveau, d'inventer le XXIe siècle. Comme si incapable de se projeter dans l'Avenir, l'Europe d'aujourd'hui n'avait d'autres inspirations que de se laisser aspirer par le trou noir de son passé, glorieux et conquérant, quand elle était l'École du monde - c'est à dire d'avant la Première guerre mondiale - quitte à abolir toutes les avancées sociales, politiques, sociétales conquises au XXe siècle. Mais il ne s'agit que d'une Europe fantasmée, au regard de laquelle chacun se voit déjà Guermantes ou  Verdurin !  et jamais Cosette ni Thénardier... Folie d'un monde qui érige des idoles le temps d'un show puis les oublie et les rejette. Combien de ruses, de trahisons, de talents aussi pour que les people perdurent en Morel ou en Rachel ? combien de narcissisme à se croire être en  se prenant pour eux...  

Mais Kryzstof Warlikowski ne nous laisse pas dupe. D'abord, il met en scène la Recherche de Proust pour ce qu'elle est, à la lettre, c'est à dire un univers de fantasmes, où chacun fantasme sa vie, joue sa vie, au propre, en propre et au figuré. Ensuite, s'il introduit des extraits de Celan et de Pessoa dans ses Français c'est, distanciation brechtienne oblige ?, pour rompre les sables mouvants de la catharsis proustienne - le jeux des phrases labyrinthiques qui entraînent et la petite musique qui enchante, lie, étouffe et qui fascine (à noter le jeu exceptionnel des acteurs qui donne le texte de Proust à être et pas seulement à vivre). Face à ceux qui ne se déterminent qu'au même, il impose l'Autre, son  phrasé, comme une touche de peinture (un impact de paintball) le petit pan de mur jaune sans lequel la Vue de Delft, le tableau de Ver Meer, ne saurait exister (cette scène tirée de La Prisonnière et à laquelle Kryzstof Warlikowski fait allusion dans Les Français raconte la mort de l'écrivain Bergotte en train de manger des pommes de terre, comme le soldat qui déclame le texte de Pessoa... Rien n'est gratuit, rien de gratuit.) 


En marge de cette civilisation de remakes et de plagiats,  Kryzstof Warlikowski met en scène Proust comme un Diogène de Sinope se promenant dans les rues d'Athènes, une lumière à la main malgré le plein jour, et cherchant "l'homme". De même que le philosophe Maurice Merleau-Ponty affirmait que le "moi est la somme des états de conscience" (je sais, encore une fois, désolé), de même chaque tableau des Français est là pour susciter un état de conscience et la ressaisie de l'ensemble permet de rendre opératoire l'installation proustienne. 





Et de nous rappeler: l’antisémitisme des anti-dreyfusards annonce aussi la collaboration bienveillante des autorités vichystes et des partisans de l’ordre moral ainsi que la passivité criminelle (car dédaigneuse) d’une majorité des Français dans l’extermination des Juifs par les Nazis. En associant antisémitisme et homophobie,  en explicitant ce lien et en braquant un faisceau de lumière sur cette dimension qui traverse la Recherche, Kryzstof Warlikowski nous permet de lire Proust à l’aune de notre propre contemporanéité. Ainsi, les mouvements religieux ultra conservateurs et réactionnaires tels que la Manif pour tous en France ou encore  Piotr Skarga et la LPR en Pologne ne font-ils pas écho à la partition de la société française au moment de l’affaire Dreyfus ? N’est-ce pas le même processus qui est mis et qui se remet en place ? Le même esprit revanchard de Basin de Guermantes face à Swann, le même besoin impérieux et pathologique de se faire raison (comme ont dit se faire justice) même s'il a été prouvé que le capitaine Dreyfus n'avait pas trahi et n'était pas un espion... Au fil du temps et de temps en temps. N’y a-t-il pas une correspondance singulière entre Les Français et les  Polonais ? (La langue polonaise magnifie le texte de Proust dans la mise en scène de Kryzstof Warlikowski et surtout elle en rend le rythme, le style, l’expressivité bien plus que lorsque des acteurs français lisent le texte original...)  Après tout, la censure en novembre 2016 par des municipalités françaises des affiches de la campagne ministérielle de lutte contre le Sida rappelle celle de la Kampania Przeciw Homofobii en 2003 en Pologne. Et dès lors, si ces mouvements réactionnaires arrivent au pouvoir, ne faut-il pas redouter le même processus de contrôle, de ré-éducation et de persécution  des homosexuels qu’après l’arrivée au pouvoir en 1939 du Général Pétain, réputé l’homme providentiel, droit dans ses bottes, vis à vis des Juifs (et des homosexuels d’ailleurs) ?   

Le second crime de Swann est sa mésalliance. Fasciné par Odette de Crécy qui n’a de particule alimentaire qu’un “de” de circonstance, Swann décide d’épouser la cocotte et la demi-mondaine, “qui n’est même pas son genre”,  mais qui le rend fou de jalousie et dont il ne peut se séparer chaque fois qu’elle consent à avouer qu’elle est toujours restée une fille de joie. Masochisme et sadisme sont les deux mamelles de la divine comédie proustienne après tout. Dès lors, de même qu'il était impensable de recevoir un couple mixte dans la bonne société raciste américaine des années 1950, il est inconcevable pour les femmes de la bonne société d’être présentées c’est-à-dire associées à celle que leurs maris se sont partagés alternativement ou en même temps.


Pourtant Swann et Odette de Crécy mais aussi Charles Morel (le giton de Gilbert de Guermantes et protégé de Mme Verdurin), Rachel (ancienne putain et fiancée de Robert de Saint loup qu’il abandonne) sont nécessaires aux Grand et Beau monde, soit qu’ils les divertissent (Swann par son intelligence et sa culture, Morel par ses talents de musicien), soit qu’il leur servent de sujets de conversation, soit qu’ils leur permettent de copuler, soit qu’ils les confortent  par contraste, en confortant leurs différences de statut et de (mauvais) genre. En fait Swann, Odette, Morel, Rachel sont les pollinisateurs, abeilles et faux-bourdons sans lesquels les belles fleurs de l’Aristocratie ne sauraient se reproduire (Kryzstof Warlikowski file la métaphore florale tout au long du spectacle, à travers les videos notamment). 


Au violoncelle, Michel Pepol interprète une pièce de Pawel Mykietyn: 
un pur moment de grâce suspendue.


Marcel Proust, présent sur scène, figure du narrateur, appartient à ce clan des pollinisateurs. Comme les autres (et surtout Swann, le double romanesque du narrateur) il reste en dehors de la cage de verre réservée à l’aristocratie. Celle-ci est un élément fort du dispositif de la mise en scène de Kryzstof Warlikowski. La cage  distingue les aristocrates et les protège,  les inclue et qui les exclue. Les fantasme et les enchante. A cet égard, la cage de verre est le pendant du mur qui emprisonne le capitaine Dreyfus (magnifique monologue qui vous hérisse le poil et qui vous tire les larme - au sens propre, comme un sceau dans le puits ou le creux des mains de Diogène). La cage est aussi la métaphore de la serre, de la bulle stérile mais aussi du loft et de toutes les formes de communautarismes - de communautés auto-enfermées (en fait, le clan Guermantes tient des propos circonstanciels aussi peu intéressants que ceux des people de la télé réalité, des Chtis et des Marseillais, des dames de patronage et des bobos qui se retrouvent en chien de faïence au café, face à face mais chacun se mirant dans la fontaine de leur téléphone, les conversations facebook pour bain de jouvence, musique d'ambiance à fond pour justifier de n'avoir rien à se dire sinon des banalités en guise de lieu commun.  En fait, leur but à tous est d’habiller et d’habiter l’ennui, de masquer la médiocrité de leur raisonnement et leur inculture, leur défaut d’intelligence en jouant la connivence, en développant un esprit de corps  en prenant des faux airs de rien). 

Est-ce aussi un hasard si le narrateur ressemble étrangement à Kryzstof Warlikowski jeune (ou qu’on imagine avoir été tel) comme une mise en abîme c’est à dire en perspective possible ? Une manière aussi de faire écho au statut du narrateur dans La Recherche, acteur et metteur en scène, regard objectif et subjectif, liant et lien, en de-ça et au dehors, au-dessus et en dedans. 


Toutefois, la cage de verre marque aussi une frontière visible et invisible que seule la vieillesse abolit à la fin. Tant que le narcissisme domine chacun se doit de rester à sa place. Dans son rang.


Oriane de Guermantes et la scène des souliers rouges


La lecture que fait Kryzstof Warlikowski  de fameuse scène du soulier rouge est à cet égard totalement originale tout comme celle dites des Cattleya quand Swann enfonce la fameuse orchidée dans le corsage d’Odette de Crécy. Ici, aucune bonhommie ni nunucherie, à la différence de l’adaptation cinématographique de Volker Schlöndorff Un amour de Swann, qui au prétexte d’apparaître historiciste ne pose pas la question de l’historicité ainsi que Kryzstof Warlikowski le fait. Par exemple, Kryzstof Warlikowski représente la scène dites des Cattleyas comme s’il s’agissait d’un viol. Il témoigne de la situation réelle des prostituées au XIXe siècle et est à cet égard  bien plus près de la réalité historique que la version romantico-pompeuse de Volker Schlöndorff, comme quoi, ce n’est pas parce que l’on joue en costume d’époque que l’on reste au plus juste de la réalité. 

Il en va de même dans la scène dite des souliers rouges. Frappée par la maladie, Swann vient annoncer à Oriane, duchesse de Guermantes, sa mort prochaine. Mais celle-ci doit se rendre à un dîner en ville, et le duc, Basin, qui a faim, abrège la rencontre - du moins jusqu’à ce qu’il s’aperçoit que sa femme porte des souliers noirs avec sa robe rouge - une faute de goût. Il la contraint alors d’aller mettre des chaussures rouges. L’apparence prime sur l’amitié. Oriane s’exécute et Basin en profite pour chasser Swann, mais avec les manières, pas deux fois une faute de goût...  Ultime ultimatum. Il rappelle une dernière fois à Swann sa place au regard des aristocrates et se venge in extremis des positions dreyfusardes du Juif.

Le monde d’hier est le monde d’aujourd’hui.

Ultime ultimatum. Le tableau avec le soldat-Pessoa est une parousie (au regard du sens grec, de Présence, et du sens chrétien, de seconde venue du Christ, car le soldat est un Dreyfus qui revient). Il révèle - et met en scène - tout ce vers quoi les tableaux précédents et suivant convergent. Il est un point de fuite (impossible) et une mise en perspective (de construction). Le soldat qui entre en scène au début de la troisième partie est le double du Capitaine Dreyfus, mais un Dreyfus qui ose dire. A cet égard, j’ai préféré la version jouée à Clermont-Ferrand, plus violente, plus rageuse que celle de Paris, comme si Kryzstof Warlikowski, au moment de la transsubstantiation, avait coupé d’eau le sang-vin. Pour moins choqué le public ?  l’éperonner moins frontalement ? Car si le texte de Pessoa date de 1917, il semble écrit pour nos temps contemporains. Et c’est tout le talent de Kryzstof Warlikowski de mettre le texte de Proust en perspective ( en regard) en nous montrant combien il préfigure notre avenir. Le XXIe siècle sera-t-il un nouveau XIXe siècle, d’autant plus dur socialement que nous aurons encore en têtes les acquis perdus et les libertés condamnées ? 


Les Guermantes cèdent la place aux Verdurin, les Verdurin aux collabos de Pétain, puis à la bourgeoisie des notables et puis à celle des enfants révoltés, jusqu’aux people de la téléréalité. Tous les mêmes. Jusqu’à nous. Mais l’ordre ébranlé en 1917 ne tendrait-il pas à revenir ?  Notre société se clive entre les aristocrates - les très riches - et la classe moyenne qui s’appauvrie, qui se déclasse. S'agit-il d'une expérience symptomatique, liée à la représentation ? Peut-être pas, après tout, car hasard ou circonstances, juste à côté de moi, deux jeunes filles venues avec leur classe - pas mal -  et toutes deux bien comme il faut, c’est à dire apprêtées comme il se doit (Oriane et Verdurin) discutaient à l’entracte: “Il paraît que la pièce est tirée d’un bouquin... Un mec qui s’appelle Proust je crois bien.” Texto (et je ne parle pas de sms). Et le seul commentaire de leur professeur à la fin du spectacle fut de demander à ses élèves (pardon, désormais dans le jargon de l’éducation nationale il faut dire “ses apprenants”), s’ils avaient reconnu la tirade finale: Silence. “Ben ouais", répond glorieusement un adolescent à lunettes style Ginsberg, très tendance en ce moment, et qui ont le mérite de donner un petit côté intello, geek and not too geek,  "c’est du Phèdre.” 20/20. Pas plus de commentaire. Pas plus d’intelligence à solliciter. A se demander précisément pourquoi cette extrait de Phèdre, sur le désir incestueux et cannibales, des générations des pères et des mères, des marâtres. 

Sodome et Gomorrhe. 

Et pourtant, il y a beaucoup d’intelligences dans cette mise en scène (il faudrait analyser chaque tableau en soi et au regard des autres, comme par exemple celui où apparaît Madame Verdurin, la Bourgeoise, qui entre et qui se met en scène à la manière d'un happening, en portant un masque de singe sur la musique D'ainsi parlait Zarathustra composée par Richard Strauss et reprise par Stanley Kubrick dans son film 2001, l'Odyssée de l'espace au moment de la fameuse séquence du monolithe  - la Divinité, l'Autre, l'Extra-terreste - et des singes... véritable mise en abîme par  Kryzstof Warlikowski de Nietzsche et de la réflexion sur l'avenir de l'homme au regard des origines du genre humain...). 




En témoigne le tableau qui prolonge immédiatement l’ultimatum de Pessoa. Le soldat est un de ceux qui fréquentent les bordels à garçons décrit dans Sodome et Gomorrhe. Dans la cage de verre, le personnage du narrateur, en tutu, lutte avec son double théâtrale, le serviteur au masque de noir - fantastique prestation du danseur Claude Bardouil -  puis à la fin du spectacle au masque qui évoque à la fois l’Autre et le choeur antique lorsqu’il fixe les spectateurs droit dans les yeux. Le combat que se livre ces deux personnages est une sorte de danse érotique, et d’aucuns ont pu la ressentir comme une sorte de performance et de provocation voulu par Kryzstof Warlikowski. En réalité, rien n’est gratuit. Tout est pensé, réfléchi. La présence même du narrateur - jeune alors que dans la Recherche il est alors plus mature - fait écho à la sexualité de Proust lui-même. 

George Duncan Painter, biographe anglais de Marcel Proust, révèle une singulière anecdote sur les comportements sexuels de l’auteur d’À la recherche du temps perdu. En 1917, Albert le Cuziat, ancien premier valet de pied du prince Constantin Radziwill, ayant bénéficié des faveurs de ce dernier, décide de se mettre à son compte et d’ouvrir 11, rue de l’Arcade, à deux pas de la Madeleine... un établissement prompt à satisfaire les désirs et les besoins d’une clientèle uniquement homosexuelle. Le bordel fut financé par Marcel Proust et meublé grâce aux fauteuils et tapis hérités de ses parents. 

Dans le salon, l’écrivain vieillissant prenait plaisir à converser avec les garçons en les invitant à s’asseoir à côté de lui dans le canapé où, enfant, il se calait, bord droit, en attendant que ses bonnes se préparassent pour sa promenade journalière. Dans la chambre framboise, en face du lit, se trouvait le guéridon où sa mère déposait le livre, la première de couverture toujours posée pudiquement contre la table, après en avoir marqué les pages en y glissant à l’entre deux un mince stylet. 

C’est précisément dans cette chambre que Marcel demandait à ses assistants de le suivre. Arrivé le premier, il se glissait nu sous les draps blancs. L’un des deux garçons entrait, une cage rectangulaire à la main, recouverte du même drap de lin très fin, immaculé, opalescent et un peu rêche. Il la posait sur le guéridon. Le second garçon posait ensuite sur la cage le plateau qu’il avait apporté avec lui. S’y trouvaient les images de quelques êtres chers à Proust, parents, amis, connaissances et complaisances, ducs et paires de France, princesses de sang et mondaines à demi, garçons et célébrités d’écuries qu’on imaginerait photographier volontiers de nos jours par Karl Lagerfeld lui-même. Un des deux garçons devait en choisir une au hasard (un signe, un agacement de Proust permettaient de préciser “non, pas celle-ci, déjà fait”; le garçon en tirait alors une autre, voire encore une autre validée par l’inexpressivité de l’écrivain).  Bras tendu à l’équerre exactement, le premier assistant présentait l’image à son complice qui se mettait alors à l’insulter, à cracher dessus, à l’agonir et parfois même y frottant son sexe et ses organes génitaux dessus. C’était la manière que Proust avait trouvé de faire parler les cartes. 

Excités par cette agitation, les rats capturés exclusivement aux abattoirs de la Villette, se mettaient alors à couiner dans leur prison. Commençait alors la seconde phase du rituel. Un garçon enlevait le drap qui recouvrait la cage pour en draper le guéridon tandis que l’autre la reposait dessus. Les bêtes apeurées par ce flux de lumière tournaient en rond. Proust écartait les jambes, ou les serraient l’une contre l’autre, c’est selon. Les garçons saisissaient les baguettes et les épingles disposées sur le plateau d’argent. Fouettaient les rats, les battaient, les piquaient. Plus vite, plus vite, lentement. Comme cela. Marcel tirait le drap juste au dessus de ses lèvres, serrait et desserrait ses jambes en cadence comme lorsqu’il avait appris à nager à Balbec. Les gouttes de sang tâchaient artistiquement le linge, mais la mise à mort des rats devait intervenir précisément lorsque le petit Marcel maculait les siens. 

Le snobisme est un sadisme. Il s’agit toujours de provoquer, d’analyser, de solliciter, d’évaluer, de mettre l’autre à la question et en question, de mesurer sa résistance, sa capacité de survie. Et d’une certaine manière, Proust, l’écrivain, l’Auteur, agit avec ses personnages, comme s’il demandait à ses assistants de le faire avec les rats, les perforant avec des aiguilles, dans le gras et le mou des joues ainsi qu’on le fait d’une baudruche pour la dégonfler. Est-ce pour cette raison aussi que Krzystof Warlikowski installe les personnages des Français dans une cage de verre - dispositif qui rappelle celui du Château de Barbe bleue, opéra de Béla Bartok qu’il a mis en scène à l’Opéra Garnier de Paris en novembre 2015. Mais ici, la cage de verre évoque non seulement la bulle qui englobe la chambre stérile mais également la frontière, la séparation visible (mais non opaque), la protection et la mise à l’écart d’un monde dont les relations sont fondées sur l’entre-soi. Elle signifie aussi la différence et le souci de différenciation. 

La cage de verre est aussi un moyen de nous protéger. Les rats s’y ébattent et s’y débattent, luttent les uns contre les autres. Elle est le lieu de l'arène, le lieu du crime. Métaphore de la salle de spectacle, elle symbolise le face à face des mises en abîmes. 

Le dernier tableau est saisissant. Les personnages moribonds et vieillissants de la Recherche nous contemplent. Pendant toute la durée du spectacle, à notre manière, nous avons été Proust contemplant les rats. Désormais, ce sont qui nous fixent comme si nous étions nous mêmes les rats. Qui sera le prochain à entrer dans la cage ? 


Sylvain Desmille ©





Lait noir du petit jour nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles fulminent il siffle pour appeler ses chiens
il siffle pour rappeler ses Juifs et fait creuser une tombe dans la terre
il nous ordonne jouez maintenant qu’on y danse

Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
Un homme habite la maison qui joue avec les serpents qui écrit
qui écrit quand il fait sombre sur l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamith nous creusons une tombe dans les airs on y couche à son aise
Il crie creusez plus profond la terre vous les uns et les autres chantez et jouez
il saisit le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus
creusez plus profond les bêches vous les uns et les autres jouez encore qu’on y danse

Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons et buvons
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith il joue avec les serpents

Il crie jouez la mort plus doucement la mort est un maître d’Allemagne
il crie plus sombre les accents des violons et vous montez comme fumée dans les airs
et vous avez une tombe dans les nuages on y couche à son aise
Lait noir du petit jour nous te buvons la nuit
nous te buvons midi la mort est un maître d’Allemagne
nous te buvons soir et matin nous buvons et buvons
la mort est un maître d’Allemagne ses yeux sont bleus
il te touche avec une balle de plomb il te touche avec précision
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
il lâche ses chiens sur nous et nous offre une tombe dans les airs
il joue avec les serpents il rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith





Fugue de mort de Paul Celan, Bucarest, 1945.
Poème cité par Krzystof Warlikowski dans Les Français
Ci dessus- traduction d'Olivier Favier


Rachel


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