vendredi 20 novembre 2015

CRITIQUE DE "RÉPÉTITION", TEXTE ET MISE EN SCÈNE DE PASCAL RAMBERT.



En novembre 2015, s'est tenue Répétition, la dernière création de Pascal Rambert au théâtre de Gennevilliers et de Chaillot, avec Emmanuelle Béart, Denis Podalydes, Stanislas Nordey, Audrey Bonnet. Mais peut-on voir cette pièce de la même manière avant et après les attentats du 13 novembre à Paris ?  



La biographie de Lénine, gimmick ou noeud gordien de la Répétition,
texte et mise en scène de Pascal Rambert. 





Répétition de Pascal Rambert (auteur et metteur en scène tendance) est une pièce qui a pu faire son petit bonhomme de chemin médiatique et people, voire ministérielle (subventions publiques oblige) avant les attentats du 13 novembre et qui pourrait même être en mesure d'en récupérer par ricochets des échos. En fait, depuis les événements, elle tourne court et résonne désormais en porte à faux. Certains propos qui s'y déploient sont vraiment dérangeants dans la mesure où ils pourraient apparaître comme une sollicitation à la victoire de Daesh, surtout quand Audrey Bonnet annonce voire appelle de ses voeux les barbares à venir nous tuer et mimant le geste de tirer à bout portant... 

Est-ce vraiment le fond de sa pensée, ce qu'elle espère pour de vrai. Car Audrey Bonnet ne se limite pas à jouer un rôle. Théoriquement. Elle joue son son propre rôle. Celui d'Audrey Bonnet, convoqué par Pascal Rambert à être Audrey Bonnet dans sa pièce. A tenir ses propos infâmes, par sa bouche, en son nom. Mais au nom de qui exactement ? Celui d'Audrey Bonnet ? ou de Pascal Rambert qui se sert d'Audrey Bonnet - sa personne - pour en faire son personnage, à la manière de l'Esprit passant par le corps de la Pythie ou du Chaman et le vampirisant, pour s'adresser aux autres qui contemplent ce spectacle. ce cirque étymologiquement. Et s'il s'agit en réalité d'une duperie, si Audrey Bonnet joue Audrey Bonnet comme une autre Audrey Bonnet  dans le corps d'Audrey Bonnet, si sa prestation n'est en réalité qu'un rôle de composition, pourquoi alors Pascal Rambert a-t-il choisi d'entretenir la confusion ? Pour donner à parler, faire parler - et surtout de lui ? en récupérant ce qui a déjà été fait bien avant lui. En tout cas, il nous prouve que les manières (le maniérisme) fût-il théorique ne fait plus sens au regard de ceux qui passent à l'action - praxis - qui passent à l'acte. 

Certes, on ne peut reprocher à Rambert d'avoir écrit cette pièce avant les attentats, sans prémonition ni préméditation  (et d'ailleurs, les tueurs qu'il évoque dans sa pièce sont les Bolcheviques au moment de la Révolution russe de 1917).  Mais comme il joue sur le flou artistique, pour vouloir faire moderne, il existe bel et bien un risque de confusion entretenu

Et d'ailleurs, frappé par ce discours hurlé comme les sentences de mort des islamistes de Daesh, nombreux sont les spectateurs à fuir dès les premières minutes le spectacle de pascal Rambert. Certains semblent désireux de ne pas être pris en otages (ils quittent la salle, dos courbé comme ceux qui ont réussi à échapper aux terroristes du 13 novembre ainsi que l'ont montré les caméras de sécurité). D'autres sont offusqués ou chagrinés. La deuxième vague des spectateurs part, déçus. La troisième, simplement par ennui. 

La pièce en effet se construit autour de quatre - longs - monologues d'une demi-heure chacun, qui en réalité n'en forment qu'un (celui de l'auteur et metteur en scène), comme si chacun des quatre n'était en soi que la répétition sous forme de prolongement du même. Et les pompeux évoqueront bien sûr: les quatre pôles et la rose des vents, les quatre apôtres qui ont rédigé le Nouveau Testament, ou encore la bande des quatre et la quadrature du cercle et blablabla... le pas de danse... ah oui, surtout ne pas oublier la danse, fondamentale (cf. la fin du spectacle) et blablabla again. Bien sûr, post-modernité et déconstructionisme oblige, toutes ces références fonctionnent dans la mesure où le discours qui les soutient est assez lâche pour les rendre sinon opératoires du moins effectives. 

En effet, dans le théâtre de Pascal Rambert, le déversement verbal a lieu de sens, dans tous les sens du terme (du moins en français), c'est-à-dire aussi bien celui qui indique la direction (de la source à la mer, leitmotiv du texte de Rambert et du début à la fin de la pièce) que celui qui signale la signification, mais réduite à ce flux de paroles. Il lui faut parler - faire parler - parler, parler, parler, pour occuper l'espace non seulement celui de la scène mais aussi de la parole elle-même. Parler pour faire parole. Peu importe que le discours ait du sens, est un sens ou pas. Comme dans les performances des dictateurs face à leur public, ce qui compte surtout c'est le flux verbal, la forme (violente, syncopée, puissante) plus que ce qui est dit. Les slogans servent à ça: "Les mauvais poètes dont les bons dictateurs", répètent plusieurs fois les acteurs.  Au fil  de leur performance, au fil du discours,  ceux-ci - personnes personnages - s'engluent dans leur monologue exactement comme Pascal Rambert cherchent à nous prendre dans sa toile d'araignée, à nous empaqueter dans un cocon dont les sucs - les mots, le verbiage, le texte - nous paralyseraient peu à peu (et dans ce nous, je convoque à la barre du témoin à la fois les émotions et la raison) à l'image des corps recroquevillés des acteurs sur la scène. 

Il faudrait s'interroger sur cette tendance contemporaine qui consiste à ce que le directeur d'un théâtre soit aussi le metteur en scène de ses propres textes et pourquoi pas acteur (c'est un peu ce que fait Pascal Rambert par procuration, en choisissant de faire jouer à chacun des acteurs en son nom propre son propre rôle). N'existe-t'il pas un risque totalitaire, dans la mesure où, à toutes les étapes de la création la subjectivité de l'un domine et impose sa loi - sans mise à distance, sans objectivation (ce que le dialogue entre le metteur en scène et l'auteur sous-tendait jusque là) ?

Encore heureux que Pascal Rambert se contente de nous prendre en otage dans la salle de spectacle juste pour nous asséner à coup de tirades une parole qui ne veut pas rien dire, loin de là, mais qui a trop dire - à compiler, à compulser, à mixer et remixer du déjà dit - ne dit rien ou plutôt dit précisément le rien du parler pour parler (et non de la parole). Pour tout dire. Cela vaut mieux. Car franchement, si avant le 13 novembre on aurait pu encore applaudir l'inanité de ce dispositif, depuis, la suffisance insuffisante du propos, l'arrogance nombrilisme du metteur en scène, metteur en mots,  la prétention narcissique à vouloir faire en sorte que son quant à soi élevé au rang de celui de l'humanité telle que Pascal Rambert la conçoit, la prétention à croire que sa subjectivité incarne l'objectivité en soi, que les désirs de son moi cristallise la volonté collective, tout cela est hors de propos. Auparavant, on aurait pu rire de cette grosse blague, aujourd'hui, elle suscite le dégoût.

Mais personne n’est dupe, la pièce n'est qu'un prétexte à l’allure de lieu commun.Remake postmoderne (et comme une mise en abîme, bla-bla-bla again again), son propos remixe un inventaire plus qu'il n'invente une modernité.   Au final, dans sa durée (pour ceux qui ont réussi à aller jusqu'au bout), le texte ressemble surtout à un commentaire Facebook, assez adolescent pour faire jeune (dire la modernité de la génération des uns contre celles des autres en opposant Stanislas Norday et Audrey Bonnet à Denis Podalydes et Emmanuelle Béart (?). L'ensemble apparaît comme un conglomérat de trames et de références wikipédia tronquées (pour affirmer que la connaissance n'est plus acquise désormais, mais qu'il suffit de se connecter pour tout savoir sans rien avoir à apprendre, pour affirmer que la culture est morte à partir du moment où tout n'existe qu'à l'énoncé de l'instant T décrété comme un principe de modernité.L'appropriation par le moi moi moi rend tout nouveau et peu importe que ce soit du déjà dit, du déjà vu, du déjà penser, du moment que je l'énonce, moi.

Ok, ok, très bien ! Mais alors, au lieu de jouer la salle et la scène, de mettre en scène son ego sans se soucier au final des autres - inexistant dans leur noir - et dont son texte narcissique n'a visiblement pas la nécessité du regard (et nous autres, spectateurs, niés pour ce qu'ils sont, comme les victimes des terroristes de Daesh),  si Rambert éprouve malgré tout un besoin du face à face, qu'il se contente de  publier cette immense commentaire sur son profil Facebook pour que ceux qui veulent consulter son profil les "likent" ou pas. Mais en revanche, hors ce cadre des réseaux sociaux, ce texte a-t-il lieu d'être mis en scène dans un théâtre ? De voir le texte dit par les protagonistes qu'il met en abîme (chaque acteur y figure en son nom propre) apporte-t-il quelque chose de plus s'il était joué par d'autres acteurs ou non, ou simplement lu dans sa version livresque ? 

Franchement, la réponse est non. Car les quatre acteurs ne sont littéralement que des pré-textes. Cela aurait pu être cependant captivant de poser la question du dédoublement du même, l'un au regard de l'autre, et à l'aune du texte, comme à la surface d'un miroir qui serait précisément la séparation invisible de la salle et de la scène le double antithétique du reflet dans le miroir. Cela eût pu être vraiment nouveau, au regard précisément de notre société qui substituer les selfies aux états de conscience.Or, c'est tout l'inverse que nous propose Pascal Rambert: le narcissisme emporte tout, est la source et la marée montante de tout ce qui nous submerge. 

Dès lors, les acteurs-acteurs ne se justifient pas ni en soi ni en tant que tels (sauf bien sûr en tant que tête d'affiches, personnalité médiatiques, pour attirer du public). Leur quatre discours sentencieux s’enchainent pour ne former qu’un seul monologue, celui de son auteur Pascal Rambert, satisfait de lui-même et complaisant. La structure littéraire tellement mécanique (narration fracturée en écho et en miroir, incises en résonances, mise en abîme) est une application laborieuse de techniques apprises dans les ateliers d'écritures. 

Minimaliste ou conceptuelle (pour faire art contemporain), la mise en scène apparaît surtout   fadasse. Pascal Rambert aurait-il volontairement  voulu mettre en arrière la mise en scène pour mettre en avant le texte ?  Bien sûr,  on soulignera:  la précision mécanique, le simplisme de l'épure, les déplacements des personnages semblables à ceux des joueurs que l’entraîneur place sur le terrain de basket, les corps étendus des protagonistes sur scène recroquevillés sur eux-mêmes comme les victimes de Pompéi révélées par leur moulage et qui contrastent avec le pas de danse de la gymnaste au final (pour justifier le décor peut-être). Et bla et bla et bla: aucune innovation, aucune idée, juste du déjà vu, du discours facile comme les cartels d’oeuvres dites conceptuelles, la facilité du remake (pour ceux qui n’ont aucune culture, cela apparaîtra nouveau, pour les autres, on énoncera ou dénoncera  la mise en abîme des références, comme cela, grâce au double jeu (et double je, ou quadruple) le metteur en scène et auteur de la pièce est sûr de gagner sur les deux tableaux. 

Bien sûr, aussi, ceux qui se contentent de se laisser porter par cette afflux de mots, ceux qui éprouvent le besoin de parler pour parler et des heures durant pour "se sentir" exister, seront comblés en contemplant leurs doubles narcissiques sur scène (et non cathartiques). Aucune distanciation non plus ici, même si Rambert se complaît à faire sortir de scène tel ou tel acteur ou à le faire marcher parmi le public, ou à éclairer la salle pendant quelques minutes: il ne s’agit que d’un effet de rhétorique, de la même rengaine ou de clins d’oeil :  “Eh ! coup de coude dans les côtes, t’as vu ! t’as vu ! - Oui-oui, rien de plus normal, c'est très tendance en ce moment, un passage obligé comme un solo de guitare dans les chansons rock.". Peut-être Rambert a-t-il voulu se concilier en guise d'hommage bien sûr, les faveurs de Bernard Sobel, vrai metteur en scène et vrai Brechtien, ancien directeur du théâtre de Gennevilliers avant que l'auteur de Répetition ne prenne son poste... 

En réalité, tous ces effets de manche apparaissent sans aucun nécessité, sinon rhétorique, pour faire mise en scène et occuper l’espace. Pour faire genre. Nulle intelligence sensible ni froideur archétypale dans cette techné. En revanche, à défaut de distanciation critique Rambert parvient à nous mettre à distance, du moins lorsqu’on repère toutes les références assemblées en pot-pourri, et peut-être justifiera-t-il tout cela par l’esprit de jeu (je-jeu, et blabla). Mais peut-être que l’auteur - son texte - n’a strictement rien à faire du public qu’il met en position de regarder ce qui se passe comme des spectateurs de télé-réalité, de soap (mais pas de soap opéra) ou de vidéos sur youtube.  Et je comprends qu’on puisse se laisser duper par cette manipulation, je veux dire aussi par cette idée de la performance (chaque monologue dure trente minutes et représente une performance d’acteur, ok ok, on a compris) voire performatique.  Je comprends que d’aucuns puissent être fascinés par cette diatribe, cette inondation verbale pour reprendre un thème de la pièce (première intervention: la "source" avec Audrey Bonnet qui éructe et crache son texte précisément comme une source et dans le monologue final de Stanislas Nordey: "l’inondation", forcément: la forme, le fond, rien de nouveau sous le soleil, le même blablabla).  

Toutefois si, à sa manière, confusément, Rambert dénonce les idéologies (mais le fait-il vraiment ? car après tout, il applique lui-même  la sentence qu’il répète plusieurs fois et selon laquelle “les mauvais poètes font les bons dictateurs”) en tout cas on retrouve les mêmes techniques d'énonciations employée par les idéologues pour ancrer et faire passer leur message (jeu sur la rupture des dynamiques textuelles et verbales, mises en abîmes, stratagème du renversement dialectique: j'énonce pour dénoncer / je dénonce pour énoncer.  Le même processus. La même bonne conscience (mais la bonne conscience est-elle à même de susciter et de provoquer un état de conscience, n’en est-elle pas au contraire l’antithèse ?). Le même narcissisme. Et c’est bien parce que cette répétition n’est que ça, qu’un bloc de narcissisme gras qu’elle est tout à fait et totalitairement à notre contemporain. Et, même si, pour ma part, je suis de ceux qui surtout après le 13 novembre, n’ont vraiment plus de compréhension pour ce petit jeu d'égo théâtrale (et parce qu’on nous avons tous bien compris précisément l’enjeu de ce que cela trame), je comprends aussi que nombreux sont ceux qui s’y retrouveront, qui l’applaudiront à tout va, justement parce qu’ils n’existent que comme ça que pour ça. D’ailleurs, parmi ceux-là certains qui sitôt sortis du Théâtre de Chaillot,  se sont empressés d’aller faire une selfie vraiment “sympa” devant la Tour Eiffel précisément parée aux couleurs de la France pour commémorer les morts tombés ce 13 novembre. Et après ? iront-ils faire  un auto-autoportrait devant le Bataclan ? Dans le camp de concentration de Dachau ? 

Cette anecdote est symptomatique non pas d'un état d'esprit, mais bien plus dramatiquement d'une manière de penser, d'une réalité d'être, absurde sous prétexte d'être sympathique en particulier des "jeunes, des jeunes, de jeunes" convoqués à la fin du spectacle. D'ailleurs, quand je fis remarquer aux deux filles l'inanité de leur selfie à cet instant, elles firent mine d'être offusquée. Et il leur fallut du temps, et des explications pour qu'elles comprennent, pour qu'elles puissent comprendre la signification de leur geste. Pour elles, il ne s'agissait que d'une habitude, avec toujours le même sourire cool, pour faire genre. Elles ne pensaient pas à mal. En fait, elles ne pensaient à rien. Ce geste n'avait aucun sens. Il s'agissait seulement d'une posture, à adopter parmi d'autres. A chaque situation sa posture à dire vrai. Son discours. Cette bêtise est désespérante, parce qu'elle révèle une déréalisation de la conscience qui abandonne sa souveraineté au diktat de la technique - et j'entends par ce terme de technique, celui du conformisme véhiculé par les réseaux sociaux et vécu comme un absolu au bon goût d'absolutisme, de la critique libre à partir du moment où elle correspond à l'expression de tous (et non à leur volonté).

Cette anecdote pose aussi la question de savoir s'il existe une différence entre "pendant le spectacle" et "l'après spectacle", entre la scène et la salle dans le théâtre, comme on a pu le ressentir précisément dans cette représentation. La nouvelle génération n'est-elle limitée qu'à jouer une succession de rôles ? sans rapport les uns avec les autres, sinon le contexte ou les réseaux  "sociaux" auxquels on appartient et dans les mailles desquels on se laisse emprisonner. Sommes-nous appeler à devenir cette personnalité éclatée et schizophrène semblable à celle que Pascal Rambert met en scène de lui-même en manipulant chacun des quatre protagonistes qu'il a tour à tour convoqué, comme une évocation de lui-même,et mis en scène à la manière d'un tour de force qui tourne en rond.)

Car, bien sûr, il y a les acteurs (Denis Podalydes surtout). Pourtant, ni Emmanuelle Béart (dont on ne reconnaît pas la voix, pet-être parce qu’elle applique en bon petit soldat les ordres du metteur en scène), ni Audrey Bonnet (qui devrait faire des efforts de diction et d’élocution pour être compréhensible), ni Stanislas Nordey (qui devrait se contenter de faire des mises en scène, vraiment), ni Denis Podalydes (excellent, le seul à faire en sorte qu’on ne s’échappe pas), bien que nommément appelés sur scène ne sont vraiment Emmanuel Béart ni Bonnet, ni Nordey, ni Podalydes. Ils sont juste des instruments,  Comme les terroristes ne sont que des instruments aux ordres des commanditaires. Mais rendons leur grâce: on réchappe plus de l'ennui qu’aux balles de Daesh.      

© Sylvain Desmille.



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