mercredi 18 septembre 2013

PHOTOGRAPHIE / CONTRE-CULTURE/ CRITIQUE D'ART: "MOLINIER, IMAGES ET LIEUX", UN ENTRETIEN de SYLVAIN DESMILLE AVEC AGATHE GAILLARD.







Pierre Molinier.

A l'abri de ma beauté vers 1957. 





Pierre Molinier.

Toi, moi. 1968



Pierre Molinier.
Le triomphe des tribades,1967. 





Agathe Gaillard fut la première en France à avoir ouvert une galerie de photographies. Elle a contribué depuis 1975 à faire reconnaître les photographes comme des artistes  et leurs tirages comme oeuvres d’art. Cet entretien, très libre, a été réalisé dans sa galerie rue du Pont Louis Philippe, autour d’une tasse de thé, Agathe assise sur le radiateur comme il se doit. Ecrit et complété par Sylvain Desmille, il fut publié dans le n°63 de la revue Digraphe (Mercure de France), intitulé “Combien de sexes avez-vous ?” - livraison dans laquelle se trouve également un long poème de Pierre Bourgeade “Molinier, homme, femme.”.  


Peintre avant tout, photographe et poète, Pierre Molinier est connu pour ses tableaux érotiques et ses photomontages dans lesquels ils se met en scène en travesti. Sa personnalité le rapproche de William Burroughs, lui aussi adepte des armes à feu... Mais son travail évoque plus celui d’Hans Bellmer (tous les deux appartiennent à la même génération d’artistes, marqués par le Surréalisme, ils partagent la même passion pour les “poupées” et l’érotisme cru). Il a influencé de nombreux artistes contemporains, comme Luciano Castelli (Lien vers le site de Luciano Castelliou Michel Journiac (Lien vers le sit de Michel Journiac)



Agathe parle:

Molinier est né le vendredi 13 avril 1900. Au début du nouveau siècle. La veille de l'inauguration de l’Exposition Universelle. Mais ce que Molinier retenait surtout, c’est qu’il était né un vendredi 13...  Bélier donc. Sans doute avec un ascendant Balance. Pas Gémeaux. Balance. Il faisait pencher les plateaux d’un côté et de l’autre, homme puis femme, ou il maintenait un équilibre, androgyne, homme et femme, sur le fil, mais redoutant toujours de filer ses bas. Molinier était un homme qui aimait porter des bas. Des bas de soie. Des bas jarretelles qui nécessitent de porter une guêpière. Des bas résilles qui voilent et qui laissent entre-voir. 


Il a passé presque toute sa vie à Bordeaux, dans le quartier Saint Pierre. Je l’ai connu assez tard, comme tout le monde. Les cinquante premières années de sa vie, il est resté dans l’ombre. C’était un bon peintre figuratif, je crois, qui appartenait à la Société des artistes bordelais et qui participaient aux Salons, comme il se doit. C’est à partir de 1951 qu’il a défrayé la chronique, lorsqu’il a exposé Le Grand Combat, un tableau qui montrait des corps contorsionnés et enlacés. Il a goûté ce scandale et d’ailleurs, après avoir été chassé du Paradis par la bonne société bordelaise, il n’a jamais cherché à faire amende honorable. Bien au contraire. Il s’est donné corps et âme. 



Pierre Molinier

Le Grand Combat, 1951.
Huile sur toile.

D’un côté, il devait rattraper son retard. Il s’est mis à fréquenter les Surréalistes, qui avaient dû représenter pour lui le summum de la contestation et de l’avant-garde... dans sa jeunesse, mais qui dans les années 1950 commençaient à se ringardiser. André Breton l'accueille, expose ses toiles dans la galerie dont il est le directeur artistique A l’Etoile scellée, et Molinier compose même la couverture du deuxième numéro de la revue Le Surréalisme même


D’un autre côté, Molinier est en avance sur son temps. Il compose son oeuvre érotique dans les années 1950 et 1960, c’est à dire à une période où la censure était en vigueur et l’ordre moral de rigueur. Pour les partisans de la Révolution sexuelle,   voire les homosexuels, c’est un précurseur. Pour les Marxistes et les Féministes, ses photographies pornographiques dévoilent la décadence bourgeoise et dénoncent l’aliénation de la femme à un érotisme de bordel pour troupes d’occupation allemande. Et il est vrai que Molinier rend d’une certaine manière hommage au film de Josef von Sternberg, L’Ange bleu, lorsqu’il lève la gambette comme Marlene Dietrich. Mais ont-ils vu seulement que toutes ces femmes-poupées que Molinier mettait en scène étaient des autoportraits: épilé, maquillé, portant guêpière et corset, gants de soie et bas résille, haut de forme et talons aiguilles, loup et voilette quand les photographies n’étaient pas tout bonnement retouchées ou repeintes (et ce bien avant que les photographes Pierre et Gilles ne l’imitent et ne fassent de cette technique leur propre marque de fabrique). Car Molinier était déjà un homme mûr à l’époque, et même un vieux monsieur, il ne faut pas l’oublier. 





Pierre Molinier
Poupée 2.


J’imagine qu’il prenait autant sinon plus de plaisir à se préparer - à accomplir son rituel comme certains jeûnent ou accomplissent leurs ablutions - qu’à prendre la photographie ou à la contempler après, hors champ, lorsqu’il était redevenu sinon “normal” du moins à la normal pour tous les autres, “comme avant”. En fait, pour Molinier, ses photographies correspondent un peu aux souvenirs que les serial killers prennent à leur victime et qu’ils regardent ou portent après pour revivre (ou sur-vivre)  leurs fantasmes et leurs forfaits. Hervé Guibert était un peu comme ça, même si je crois qu’il s’autoportraitisait plus à la manière de Rembrandt, pour tenter de capter un temps qui passe et qui n’allait pas tarder à le dépasser. Molinier n’est pas Rembrandt, c’est même son contraire: à la différence du peintre d’Amsterdam, ses autoportraits sont des archétypes - comme les mannequins dans les photos de Bernard Faucon - des images d’Epinal pornographiques. Molinier pose comme si le miroir dans lequel il se réfléchissait le renvoyait à l’Image, ni homme ni femme et androgyne tout autant, figure et figurine, posture et exhibition, masqué et désinhibé. 


J’ai rencontré Pierre Molinier assez tard. La première fois, ce devait être en juillet 1968, puisqu’on avait parlé des “Évènements” qui lui apparaissaient d’ailleurs comme une bizarrerie. Je me trouvais par hasard à Bordeaux avec Jean-Philippe Charbonnier. J’avais entendu parler de lui par un jeune artiste nîmois. Alors, j’ai voulu  rencontrer le phénomène et j’ai cherché son nom dans l’annuaire... A force de demander, une femme rencontrée dans une boutique m’a indiqué la maison du monsieur qui aime les hauts talons...


C’était une vieille maison avec un escalier délabré. J’ai sonné. La porte s’est ouverte et j’ai vu un tout petit monsieur. Un petit monsieur très courtois qui m’a invité tout de suite à entrer. On a d’abord traversé une grande pièce qui tenait à la fois de la poubelle et du grenier. Puis on a pénétré dans une plus grande pièce encore, avec un lit qui trônait. Les murs étaient tapissés avec de la toile de Jouy, avec de nombreuses bibliothèques fermées à clef. C’était l’univers de Molinier, celui qui sert de décor à ses photos: un tableau sur un chevalet en train d’être peint, le tabouret, le paravent, la poupée, les chaussures...




Pierre Molinier.
O Marie, Mère de Dieu. 





Pierre Molinier.
Fille magique. 




Pierre Molinier.
Fille magique, vers 1955.




Pierre Molinier.
La rose blanche, vers 1965.


Tout de suite, pour me mettre dans l’ambiance, il a sort des photos en nous disant: “Voilà, ça c’est mon cul et ça c’est ma bite.” C’était sa manière de mettre les choses au clair: soit on était choqué et on s’en allait, soit on acceptait et la conversation pouvait s’instaurer. Il ne cherchait pas à vous convaincre, juste savoir jusqu’où on était prêt à le suivre. 


Il s’était créé un monde et passait son temps à le fignoler. Il était très habile de ses doigts, on le voit dans ses photos: il avait été élève chez les Jésuites: il fabriquait ses propres godemichés et m'en a même donné la recette. Il suffit de prendre un journal, de le plier, de le rouler très serré, puis d’enfiler un bas de femme, de dérouler dessus un préservatif et enfin on lie le bout avec une ficelle ou un élastique de manière à avoir quelque chose de ferme voire de bien dur et  en même temps de souple. Certains de ses joujoux étaient célèbres, comme son double gode ou celui monté sur un talon aiguille...


Oui, c’était un artisan. Il aimait fabriquer du faux bois, du faux marbre, en trompe l’oeil.  Des révolvers aussi. En revanche, c’était un vrai fétichiste des chaussures. Elles étaient vraies. Il en fabriquait aussi.. Il aurait pu d’ailleurs devenir un chausseur hors pair. Mais il les réservait uniquement pour ses jeux érotiques.


On retrouve cette conscience professionnelle dans ses photos. Il ne se considérait pas comme un photographe dans la mesure où il ne cherchait pas à capter le réel, ni à faire des portraits comme ceux que réalisaient les photographes professionnels, dans l’arrière-salles de leur boutique, dans les cours et les préaux des écoles ou aux cérémonies de mariage. Il était un peintre. C’est pourquoi il aimait autant les photo-montages.



Pierre Molinier.
Hanel 2, vers 1967.


Il se photographiait puis découpait les jambes, les bras, avec des ciseaux très fins. Il les rangeait dans des pochettes. Cette matière première lui servait  pour réaliser des tableaux (comme on le dit aussi au théâtre, la mise en scène).  Il a conservé toutefois quelques photographies assez abouties selon lui pour ne pas être découpées. Ce sont elles que l’on retient dans son oeuvre aujourd’hui, pour leur poésie, leur sincérité, leurs compositions très simple. 


Forcément, dans les années 1950-60, difficile de confier les pellicules aux bons soins du photographe du coin de la rue. Alors, il avait appris à tirer ses photos lui-même, avec une grande simplicité et sans doute quelques sortilèges (ne dit-on pas qu’il mélangeait son propre sperme à ses peintures). En tout cas, si certains se sont essayés à les re-tirer, il leur a été impossible de rendre ni de retrouver le même univers...

La province engendre parfois ce genre d’original. Peut-être que Molinier ne serait pas devenu Molinier s’il était monté à Paris. Tout était simple pour lui. Il donnait l’impression que rien n’était défendu. Certains peuvent voir en lui un simple égoïste ou un pervers narcissique. Il avait quitté femme et enfants pour se consacrer entièrement à ses plaisirs. En réalité, il avait joué le jeu du conformiste et de la bienséance (de la bien-pensance) sociale jusqu’à ce qu’il n’en pût plus et décide de mettre sa vie en scène. Il quittait d’ailleurs son appartement, son petit théâtre. C’était pour lui une sorte de temple - et il tenait à garder ses ciboires à portée de main.


Rien ne l’intéressait sinon de jouir. Il était très fier de son corps et surtout de ses jambes ! En 1975, lors de ma dernière visite, il m’a reçue en chaussettes noires transparentes comme des bas, des grosses pantoufles rouges, un très petit slip noir, un maillot de corps blanc immaculé et un foulard rouge noué autour de son cou. Il était très à l’aise et finalement assez peu exhibitionniste.


Mais c’était en réalité un personnage complexe. Molinier n’était pas homosexuel. L’homosexualité renforce l’opposition plus qu’elle la renie. D’ailleurs, lorsque je l’ai exposé, ceux qui ne supportaient pas ses photos étaient pour la plupart des homosexuels (mais il est vrai aussi qu’en 1979, les gays cultivait une image de survirilité). Molinier disait qu’il aimait faire l’amour avec des femmes en femme et avec son sexe d’homme. Lorsqu’il se travestissait, il incarnait selon lui l’hétérosexualité perce qu’il réalisait la fusion de l’homme et de la femme. Il se voulait à la fois tout à fait homme et tout à fait femme. L’un et l’autre, en même temps. Comme l’androgyne dans le Phèdre de Platon.  Il y est parvenu, mais il avait aussi besoin d’une preuve. La photographie est arrivé comme cela dans sa vie, pour saisir cet état de grâce. Son génie fut de ne pas l’utiliser comme un simple enregistrement mais d’en faire une création. Cela dépasse le simple exhibitionnisme. D’ailleurs, d’autres photographes ont pris des images de Monlinier, mais elles ne montrent qu’un vieux monsieur avec un collant un peu déchiré, les chairs un peu avachies. Elles ne montrent ni le fantasme ni l’extase.En réalisant ses autoportraits, Molinier était allé bien plus loin, comme si chacune de ses photographies était un miroir dont il avait découpé le tain pour remplacer son reflet par un de ses montages. 


Molinier visait l’orgasme et voulait nous le faire partager. C’est pourquoi ses photos sont insupportables pour certains. Il disait que le jour où il ne pourrait plus jouir, il se suiciderait. C’est ce qu’il a fait. Sa fille raconte que lorsqu’elle l’a trouvé dans son fauteuil avec son révolver, elle a d’abord cru à une mise en scène. Mais non, Molinier était bien mort, le 3 mars 1976, un mercredi des Cendres...


Propos et témoignage d’Agathe Gaillard réécrits par Sylvain Desmille. 
Il est possible de voir  et d'acheter des photographie de Pierre Moulinier sur le site suivant :  Lien photographies de Pierre Molinier



Pierre Molinier.
Pierre Molinier tirant au pistolet, vers 1955.



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