jeudi 5 septembre 2013

CONTRE-CULTURE: "MON FILS EST-IL GAY ? Polémique autour d’une application pour smartphone.", un article de Sylvain Desmille ©.




Miroir, mon beau miroir. Photographie de Sylvain Desmille ©.




Cet article est paru pour la première fois par la revue digitale smd-mag.com. Après sa publication, face au scandale suscité, Google a retiré de l’Android Market cette application. Ce texte reste toutefois d’actualité, dans la mesure où cette analyse anthropologique détermine des processus et révèle des états de conscience de notre société.  Sylvain Desmille.




Être ou ne pas être, juif, noir, gay, amoureux des pâtes ou des vieilles pierres...  telle serait encore et toujours la question, du moins à en croire la multiplication des applications pour smartphones destinées à vous révéler à vous-mêmes ou à vous dénoncer aux yeux des autres. Ces pseudo-enquêtes ou tests psychologiques n’ont rien de nouveau. Chaque semaine, les magazines féminins regorgent et dégorgent de questionnaires existentiels destinées à vous permettre de savoir quelle italienne ou grande amoureuse vous êtes ?  D’autres vous promettent de vous dire si  préférez en vérité le cocooning ou la campagne ? comme si vous n’étiez pas capable de connaître vos goûts ou à les déterminer par vous-mêmes. Généralement, curiosité narcissique ou dilettantisme aidant, on se prête avec complaisance au petit jeu des questions-réponses souvent surréalistes, du genre: “Quand vous mangez du melon, vous diriez que vous vous sentez plutôt: a, Karen Cheryl; b, Tori Amos; c, Mick Jagger ou d, carrément lady Gaga.” Et c’est avec un plaisir totalement infantile que nous nous mettons à comptabiliser le nombre de carrés, de losanges, de coeurs ou de ronds dont la majorité nous livrera le sésame destiné à nous ouvrir à nous-mêmes. Le plus fort, c’est que le compte-rendu des carrés nous correspond vraiment, tout autant d’ailleurs que ceux des losanges et des ronds dont on devrait se démarquer pourtant...  Car tel est bien la finalité de ce genre d’exercice: en rire de bon coeur sans jamais s’en formaliser.

S’il s’était agi d’un énième test de personnalité pour supplément week-end, le questionnaire  de l’application payante “Mon fils est-il gay ?” n’aurait pas suscité de polémique aussi vive. En fait, le scandale  tient en grande partie au médium qui lui sert de vecteur de diffusion - le smartphone et autres tablettes numériques - comme si l'innovation technique constituait aujourd’hui la seule valeur de nouveauté en vertu de son pouvoir d’actualisation et de connexions. En réalité, la technique n’est qu’un énième  moyen de créer du désir, moteur de consommation et de vente, en jouant sur son caractère novateur. L’important est de rendre tendance le remake des sempiternels clichés et de considérer l’apparence comme une probabilité de fonds. Le plus drôle est que les acteurs qui dénoncent, à juste titre, cette application discriminatoire utilisent les mêmes vecteurs technologiques pour accroître l’audience de la polémique. 


Le retour des poncifs de La cage aux folles


Celle-ci se fondent autour de deux problématiques. La première concerne l’indigence des vingt questions de références. Tous les clichés y passent, depuis le bon goût ou le mauvais goût vestimentaire, les affectations pudiques et maniérées, le piercing, Mylen Farmer et Lady Gaga, la haine de la bagarre virile ou pire encore le désintérêt pour le foot ou le temps forcément trop long passé dans la salle de bain. Certes, de nombreux jeunes gay (et hétéros) peuvent se reconnaître dans cet homo-portrait. Il correspond à une réalité en soi, comme l’illustre d’ailleurs une grande partie du cinéma gay, à l’instar du fameux Get real de Simon Shore ou encore le téléfilm franco belge de Pierre Pauquet, Juste une question d’amour. Et d’une certaine manière les gayprides énoncent, cultivent et revendiquent elles-aussi ces poncifs tantôt en les cristallisant tantôt en les caricaturant sous prétexte de second degré (cela ne va guère plus loin). En revanche, limiter l’identification de l’homosexualité à ces stéréotypes témoigne d’une profonde méconnaissance de la réalité gay contemporaine, plus prompte à sur-jouer le macho en sur-investisant les codes de l’hétérosexualité de manière connexe et non plus duplice comme c’était le cas par exemple dans le milieu “cuir” aux débuts de la révolution sexuelle des années 1970. Pas question de se promener déguisé looké motard, casquette et collier de chien. Le métro-homo dénie ce rétro. Il porte la barbe, aime le foot, et l’esthétique rugbyman, roule des muscles avant de courber les fesses. D’une certaine manière, il ne correspond à aucun critère du questionnaire censé mettre au jour l’homosexualité des progénitures. 

En fait, l’application “Mon fils est-il gay ?” apparaît scandaleuse dans la mesure où les clichés qu’elle met en scène revendiquent une certaine conception rétrograde et conservatrice de l’homosexualité, politiquement ambiguë.  D’un côté, elle semble induire qu’il n’y avait pas eu de progrès dans la perception de l’homosexualité depuis quarante ans. De l’autre, elle conduit à une restauration des clichés en vue de ghettoïser à nouveau les homosexuels, de crainte  peut-être qu’on ne puisse plus les identifier comme il se devrait, au cas où... En fait, dans cette perspective, chaque question fait figure d’étoile jaune cousue sur la poche et le cul des homos.  

Ce questionnaire s’inscrit en réalité dans un mouvement d’ensemble. Symptomatique à cet égard, la reprise de la Cage aux folles à Paris et son succès populaire, malgré les performances pitoyables de tous les acteurs en présence, montrent que rien n’a vraiment évolué depuis 1974, date de la création de la pièce. Plus encore, le remake renforce le prisme des stéréotypes en refusant toute forme de distanciation. Lors de sa création en 1974, la pièce de Jean Poiret paraissait assez avant-gardiste, non dans la manière dont elle représentait les gays, mais par les problématiques qu’elle induisait, sur la notion de  couple (voire de mariage gay) et en posant la question de l’homoparentalité.  En 2010, la reprise apparaît totalement réactionnaire par l’image rétrograde des gays qu’elle met en scène: les personnages sont des folles, ni hommes ni femmes; ils évoluent dans un univers de spectacle, pas dans la vie réelle, et reste donc des marginaux. Le public rit et par certains côtés il leur sait gré de leurs manières qui les signalent et lui permet de les éviter. Au final, lieu de susciter de nouveaux états de conscience, la nouvelle mise en scène de La cage aux folles les bloque, conforte les hétérosexuels dans leurs statuts bien tranchés de mâles et de femelles. Au moment du vote en France de la loi établissant “le Mariage pour tous”, ses opposants ont d’ailleurs utilisé le même argumentaire sinon naturaliste du moins “naturel”.  


Faut-il poser la question du genre, 
ou passer celle des genres à la question ? 


Cette acculturation d’inculture se fonde sur une logique plus perverse. Comme en témoigne la polémique sur la question des genres présente dans le nouveau programme des Sciences de la vie et de la Terre, ce que d’aucuns redoutent aujourd’hui, ce n’est pas la différence en tant que telle, l’altérité, l’étranger mais plutôt l'indifférenciation, ce pouvoir d’être nin plus ni l’un ni l’autre mais au contraire l’un et l’autre en même temps, vraiment homme et homo, d’être une fille exactement comme les garçons sont des garçons - à égalité. 




Gay pride verso, photographie de Sylvain Desmille ©
Gay pride recto, photographie de Sylvain Desmille ©






Cette étrange étrangeté bouscule les codes et suscite l’inquiétude dans une société en perte de repères, révolutionnaire malgré elle, qui doit combattre pour conserver ses acquis sociaux alors que les homos luttent toujours pour de nouveaux progrès (1). Qu’un homo soit homo, d’accord, à condition qu’il s’affirme comme tel et donc qu’il reste dans sa communauté “de déviants” sans quitter la réserve d’un territoire consenti car clairement identifiable. En revanche, qu’un gay vive une “vie normale”, sans que les autres ne puissent l’identifier, voilà qui peut semer le trouble et constituer pour d’aucuns une menace. D’où cette nouvelle idéologie fascisante  qui consiste à circonscrire des ensembles et des cases où chacun devra être rangé et étiqueté  at vitam eternam. Une fille se doit d’être naturellement une fille, un garçon un garçon, un noir n’est pas un arabe, un musulman ne doit pas vivre parmi les chrétiens (et vice et versa), un écrivain ne peut être ni photographe ni peintre, et donc un gay ne peut  pas se marier et ne doit pas faire ni avoir des enfants et encore moins paraître hétéro.

Le caractère normatif, binaire, et donc discriminant est d’ailleurs totalement assumé par l’application pour smartphones.  Son verdict est sans appel. Soit votre fils est reconnu “hétéro”, et  dixit le site: “vous n’avez aucun souci à vous faire ! Vous avez donc de grande chance de devenir grand-mère !” soit il est pointé du doigt comme “gay”  et alors patatra: “Inutile de vous voiler la face, sic. Acceptez le”, sic et resic.  Le fait même que le questionnaire ne s’adresse qu’au fils et non aux filles est en soi révélateur de cette tendance d’affluence. Car non seulement, il stigmatise le rapport fils-mère comme lieu commun de l’analyse et des responsabilités psychanalytiques, mais également il renvoie à l’idée que l’homosexualité féminine est plus négligeable, plus tolérable et au final plus normale -fantasme hétéro ou inter(s/t)exualité baudelairienne  oblige. Après tout, les filles peuvent toujours enfanter, alors que si votre fils est gay, pas question d’espérer être grand-mère ! On croit rêver, mais non c’est bien un cauchemar !

Cette forme de coming out à l’envers, fondamentalement accusatoire, peut avoir des effets néfastes sur les jeunes gays. D’abord, il tend à assurer que pour être homo il faut correspondre aux critères de sélection définis par l’application. Ensuite, il ne prend pas du tout en compte le processus de conscientisation et d’affirmation progressives de l’homosexualité par les jeunes gays. Contrairement aux hétéros pour qui la sexualité est un fait acquis au prétexte qu’il est soit disant inné, le jeune gays doit d’abord se reconnaître, se révéler, se dire puis s’admettre homo en passant à l’acte sexuel - qui n’est pas un simple dépucelage, mais plutôt une sorte de baptême - et enfin dire aux autres ce qu’il est vraiment. Comme les facettes multipolaires d’un diamant, ce processus peut susciter de multiples appréhensions et passer par pas mal de visages. En revanche, imposer un masque unique sous prétexte que la société a besoin de stipuler des repères est un non sens en soi. Mais bon, cette application peut aussi avoir certains avantages. Pour les parents, la télécharger c’est exprimer un doute et admettre déjà quelque part que leur fils et gay. Pour le jeune gay qui la découvre sur le téléphone de sa mère, c’est aussi se dire qu’il est peut être temps de se confier et de se révéler, non seulement à soi-même mais aussi au regard des autres. Telle est l’ironie de cette histoire, quand le medium se fait medium, la mise en abîme peut permettre de briser le jeu fallacieux des miroirs.

Sylvain Desmille ©.


(1) Le mariage gay, le droit à l’adoption et la procréation médicalement assistée sont les dernières revendications à réaliser pour que le nouveau mouvement social soit conforme à la norme et disparaisse, du moins selon la théorie du sociologue Alain Touraine. La violence des réactions et des manifestations contre la loi concernant le Mariage pour tous, et les répressions homophobe en Russie montre qu’il faudra encore bien des générations avant que la symbiose se réalise et qu’un retour aux pires heures de l’histoire des homosexuels est toujours possible. 



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire