jeudi 1 août 2013

CRITIQUE D'ART: "NORBERT BISKY: LES GARÇONS ET LE CHAOS", un article de Sylvain Desmille ©.




En 2011, la galerie Daniel Templon expose  pour la première fois une série de tableaux du jeune peintre allemand Norbert Bisky. 




Norbert Bisky, Super Riot, huile sur toile2011.


Norbert Bisky, Untitled yet 2, huile sur toile, 200x1502011.




C’est un territoire étrange à l’équilibre précaire, quand il ne bascule pas pour de bon.  Les lignes de perspective s’enchaînent et se déchaînent, s’effondrent à la manière d’un jeu de mikado géant et qui serait l’espace lui-même, un peu comme si tous les chevaliers des tableaux de Paolo Ucello  formait une sorte de mêlée de rugbymen dont ils ne pourraient   dés-enchevêtrer leurs lances. Dans Decompressor, le tableau éponyme de l’exposition, plusieurs barres d’immeuble s'écroulent les unes sur les autres à l’arrière plan, comme si la terre se dérobait sous leurs fondations suite à un tremblement de terre ou à une explosion. Le second plan accumule une multitude de débris colorés comme après le passage d’un ras de marée. Omerta dépeint quant à lui un paysage de guerre, avec voiture en flammes et tirs d’artillerie. Dans la grande majorité des tableaux, l’espace ne se signale que par des oppositions entre aplats de bleus clairs et foncés, traités un peu comme s’il s’agissait d’une aquarelle. Toutefois, la dominante bleu lavande et bleu de Prusse des tableaux, avec parfois un rehaut de turquoise, renforce l’atmosphère d’indistinct chaotique. Car même les perspectives, au lieu de prolonger ou d’approfondir l’espace, semblent au contraire l’arrêter, le circonscrire, par derrière et devant, en prenant soin de nous exclure de ce grand renfermement et nous renvoyant de facto au statut de voyeur. 

Cette dimension de voyeurisme est renforcée par la nature même des saynètes et portraits  qui mettent en scène des garçons. Contrastant avec ce paysage de cauchemar, on trouve au premier plan de la plupart des tableaux de Norbert Bisky  le portrait d’un éphèbe en partie dénudé. En marge du chaos qui le cerne, celui-ci se distingue telle une apocalypse, (c’est-à-dire une "révélation" dans le sens étymologique du terme). D’ailleurs, parfois l’adolescent se détache complètement de l’arrère-plan au point qu’il en paraît détouré et “posé” sur la toile comme une vignette sur la porte d’un réfrigérateur. Cette mise en abîme renversée, retournée comme un gant, fait écho au basculement de l’espace lui-même. Et il faut se retrouver en face des oeuvres pour comprendre que Norbert Binshy a  composé avec l’effet d’échelle de ses tableaux de grande dimension pour en accroître d’autant l’effet 3D. Le jeune homme de Decompressor semble avancer vers nous, s’extraire et même s’abstraire du fond sans toutefois sortir du tableau. 



Norbert Bisky, Decompressor, huile sur toile, 2011.

En fait, Norbert Bisky conjugue une dialectique complexe entre l’arrière plan et le portrait, entre le chaos et les garçons. Au caractère statique des uns répond le mouvement convexe de l’autre. Ce systématisme n’est pas toujours de mise. Dans Super Riots, ce sont les garçons qui créent le mouvement dans un espace relativement figé. Toutefois, d’une manière générale, le ou les garçons se trouvent toujours au centre de ce dispositif, comme l’épicentre du tremblement de terre qui arrache le rideau du fond. C’est particulièrement le cas dans Delta et Decompressor, deux toiles qui peuvent d’ailleurs se lire chacune comme étant le double antithétique de l’autre. Dans Delta, le jeune homme, torse nu, nous tourne le dos, alors que celui de Decompressor fait face au spectateur. L’un est à l’arrêt, tandis que l’autre s’avance. L’espace converge autour du premier alors qu’il semble refluer à chaque pas que fait le second garçon. Il en va de même avec deux oeuvres toujours de 2011. Dans Ras Lanuf, le buste d’un garçon se trouve face à nous. Deux autres adolescents, représentés en pieds l’entoure au second plan. Cette construction en triangle, mais inversée, se retrouve dans Bonfire. Mais cette fois-ci ce sont deux éphèbes croqués à l’Italienne, l’un habillé l’autre torse dénudé, l’un blond et l’autre brun, qui se trouvent de part et d’autre du tableau, tandis que le centre s’ouvre au contraire sur le second plan où l’on distingue un bûcher semblable à celui qu’élèvent les étudiants des universités américaines pour y sacrifier symboliquement l’année. 

Cette tension dialectique entre le portrait et son environnement, entre le sujet et l’objet du tableau lui-même est précisément ce qui permet de créer le mouvement. Les poses des garçons semblent sinon arrêtées du moins suspendues un instant comme un élastique tendu à l’extrême et dont les toiles de Norbert Bisky se nourriraient des vibrations. Quand celui-cède et que l’espace disparaît, le chaos maintenu à distance fait corps avec le sujet lui-même. Le portrait Aquadorian est rongé par un ensemble de fluides ou de déjection dont le bleu rappelle la couleur dominante des autres tableaux de l’exposition. 



Norbert Bisky, Bukkake-Tsunami, 2007.
Dans les oeuvres précédentes, la défiguration de la figure apparaissait être surtout  le résultat d’un jeu sexuel. Les éclaboussures blanchâtres qui maculent le visage de Bukkake Tsunami (2007) ou de Tante Renate  (2006) évoquent des éjaculations faciales comme si l’artiste s’était fait un petit plaisir en l’affirmant parfois de manière surabondante, par exemple dans Ihr Schweine (2007). Les poses des modèles évoquaient plus celles des magazines ou des vidéos porno que celles des séances académiques. Dans le tableaux de 2006 intitulé Obéron, Norbert Bisky représente quatre visages en contre plongée comme s’il se trouvait  à s’occuper d’eux ou prêt à recueillir leur jouissance. Tout change vers 2008. Les toiles Teamgeist et Zentrifuge portraiturent des adolescents tabassés et en partie défigurés. En 2009, la violence est encore plus manifeste comme dans First cut  qui montre un adolescent en train de dormir à côté de son camarade, yeux ouverts et gorge tranchée, ou encore dans Ascension, sorte de saint Sébastien éventré. Lassé des saynètes érotico-pastelisées et très touche-pipi de ses débuts, Norbert Bisky serait-il en train d’accomplir sa rébellion adolescente en optant pour une sorte de rébellion plus sado-masochiste comme celle dont font montre Les mauvais anges d’Eric Jourdan ?  Après avoir sanctifié les corps de rêve adolescent, perçus eux-mêmes au miroir d’un âge d’or de sa jeunesse, l’artiste de quarante et un ans chercherait-il à abolir ses obsessions limite pédophiles à force d’être répétitives et limitée à un seul archétype ?   S’agit-il d’un simple effet d’annonce ou cet emportement préfigure-t-il au contraire un cataclysme et une violence extrême, surtout envers les homosexuels, comme l’illustre la toile de 2010 intitulée Mitgehangen, “On sera pendu ensemble”, qui rappelle l’exécution de deux jeunes gays en Iran.




Norbert-Bisky, On sera pendus ensemble, huile sur toile, 2010.


Pourtant si toute l’oeuvre de Norbert Bisky est clairement de sensibilité homosexuelle, elle ne peut être qualifiée de militante. Né après les grandes luttes des années 1970, enfant des libertés acquise et libéré de cette pression, l’artiste n'éprouve pas la nécessité d'épouser ou de défendre la cause des gays. A la rigueur, il la prolonge en perpétuant un certain modèle de garçons dans des poses et des postures typiques non seulement de l'érotique et du fantasme homosexuels des années Gay Pied en France mais aussi de la représentation des corps classiques. Ces derniers acquièrent une certaine post-modernité grâce aux mises en scène de Norbert Bisky, mais il s'agit en réalité d'un décorum avec lequel le peintre d'ailleurs semble lutter ainsi qu'en témoignent  ses paysages de chaos, de fin et de bouts du monde, un peu comme s'il cherchait à porter la figure classique à son extrémité, peu-être pour affirmer, qu'en définitive, seule celle-ci et à travers elle le classicisme perdurent dans l'art.    

Soucieuse d'atténuer le côté homosexuel des représentations de Norbert Bisky (car trop segmentant), la doxa en vigueur préfère réduire l'oeuvre à cette dimension classique.   Moderniste, elle invoque le réalisme socialiste qui aurait marqué l’artiste allemand dans son enfance et dont les garçons seraient sinon des représentations du moins des figures de références. En réalité, les éphèbes de Norbert Bisky évoquent plus l’esthétique nazie telle que la cinéastes Leni Riefenstahl en a fait l’apologie, ou les stéréotypes des films porno très “ptits mecs mecs gays”, tendance Bel ami ou Cadinot, dont s'inspirent  Pierre et Gilles. Autre point de convergence avec l'oeuvre des photographes des années 1980, les garçons de Norbert Bisky expriment aussi peu que des acteurs porno ou des mannequins en train de défiler. Au mieux discerne-t-on une sorte de grimace profilée, calibrée, très “minois-mamour-cliché”. En tout cas, bien loin d’un Georg Baselitz ou de Jim Dine dont Nobert Bisky fut tour à tour l’élève, le peintre semble puiser son inspiration dans les dessins très boyscouts de Pierre Joubert pour la collection “Signe de Piste”. Et nombreux sont les tableaux comme Sauvetage qui auraient pu en leurs temps illustrer les aventures du "Prince Eric", avec un rien de sexualité plus assumée et affirmée. D’ailleurs, les oeuvres exposées par la Galerie Templon restent dans l’ensemble très sages et peu provocatrices. Signe d’un temps bien pensant, où il est de bon ton de montrer des corps  académiques et suggestifs, érotisés juste ce qu'il faut mais sans verser dans la pornographie, surtout quand il est question de "garçons", les éphèbes des grands tableaux restent toujours décents. En ce sens, Norbert  Bisky ne semble pas assumer la nudité classique de la statuaire romaine ou d'un Michel-Ange. Il appartient plutôt  à tous ces artistes papaux, qui couvrent les sexes d'une feuille de vigne dès le règne d'Adrien VI. Faut-il toutefois l'inscrire dans le courant de l'ordre moral et moralisateur du classicisme bourgeois puis fasciste ou soviétique et du politique correct désormais de rigueur ? Est-il plutôt contraint de suivre un mouvement officiel, au risque d'y perdre son âme et ces sensations ? En effet, parfois, au très arrière plan, on distingue une saynète un tantinet sexuelle, mais c’est surtout dans les très belles aquarelles que l’érotisme et la pornographie se révèlent et se déploient toute en  nuances et en résonances  d’une manière très légère, euphémique et concrète, sensuelle et surtout apaisée. 

                                                                                             Sylvain Desmille ©.


“Décompression”, une exposition de Norbert Bisky, qui s’est tenue en décembre 2011 à la Galerie Daniel Templon, 30, rue Beaubourg, 75003 Paris. Cet article fut publié par le magazine Sexe-Mode et Digestion (SMD-mag) en décembre 2011.

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