samedi 3 août 2013

CONTRE-CULTURE / CRITIQUE D'ART: TOMBEAU DE JOHN GIORNO, un article de Sylvain Desmille ©.




Au XVIIe siècle, un tombeau est un hommage et une composition d'admiration que les compositeurs baroques rendent à leur maître, y compris de leur vivant. J'ai profité de l'exposition organisée en 2012 par la galerie parisienne Almine Rech des tableaux-poèmes de John Giorno pour écrire cette critique en forme d'hommage. 

Les amitiés sincères de John Giorno avec Andy Warhol, Brion Gysin, William Burroughs, Allen Ginsberg ou Robert Rauschenberg l’ont souvent assimilé  à l’underground new yorkais et à la Beat generation. Ses expositions et performances témoignent surtout d’un artiste singulier, honnête homme émouvant, poète envers et avant tout !







John Giono, le dormeur du film de Warhol, Sleep, 1963. 







De mur en mur, les tableaux se répondent, ricochent, comme un écho qui se prolonge.  Les lettres noires semblent plantées à la surface de l’oeuvre telles les colonnes d’un temple dont les ombres s’allongent à leur profil. Parfois, elles semblent presque disparaître, opalescentes et chevrotantes comme plongées dans un pastel de camomille - tirées du lit et de leurs rêves, le drap froissé qui dégouline. Mais peut-être s’agit-il d’un linceul ?  D’une peau de lait ?   d’un fusain de gaze blanche la trame du bout du doigt indélébile ? 


Ces tableaux sont des phrases, juste des phrases. John Giorno les a abstraites (sorties du ventre) de ses poèmes, comme s’il s’agissait d’incises ou de mises en apposition déposées sur la toile blanche. D’une certaine manière, j’y vois dans chacune un étendard. Certaines phrases résonnent tels les slogans des luttes pour les droits civiques des années 1960, pour la liberté sexuelle tout au long des années 1970 et la défense des malades du sida au tournant des années 1980. Car John Giorno fut un témoin et un défenseur de tous ces combats. 






JUST SAY NO TO FAMILY VALUES.


John débarque à New York en 1961. “Quand j’avais quinze ans, je pensais que je savais tout ce qu’il y avait à savoir. Maintenant que je suis vieux, je sais que c’était vrai”. Il travaille d’abord dans un bureau de change à Wall Street. Est-ce parce que jeune homosexuel, il n’entend pas jouer le jeu de la morale publique  ni rester enfermé dans un placard mordoré, en tout cas il  fuit très vite le monde des affaires pour rejoindre celui de l’underground, où la liberté sexuelle va de paire avec un souci de libération artistique. Il rencontre Andy Warhol en 1963, avant que celui-ci n’ouvre la Factory. 

John Giorno a relaté dans un de ses poèmes son histoire avec le pape du Pop art. Assis dans une chaise espagnole du XVIIe siècle, il est très surpris lorsque Andy se jette à ses pieds et commence à embrasser puis à lécher ses chaussures... Forcément, le jeune homme  déboutonne sa braguette. Après avoir reçu la jouissance de John, béat, Andy est sur un petit nuage. Mais alors que son ami cherche à lui rendre la pareille, l’artiste se relève, s’époussette, décline, poliment mais fermement, l’invitation. Il préfère s’occuper de ses petites affaires par dévers lui-même et se rendre avec ses propres moyens auprès des anges. 

John lui servira d’ailleurs de modèle pour son premier film, intitulé Sleep et devenu mythique. À l’époque, il mène une double vie bien remplie. Le jour, il travaille encore comme agent de change, mais dès que la cloche retentit, il file  comme un écolier en goguette retrouver Andy. Tous les deux picolent, se droguent, refont le monde, jusqu’à ce que l’aube éclate et que chacun démaille la tapisserie de Pénélope qu’ils ont tramée toute la nuit. John repart travailler à Wall Street avec une gueule de bois d’enfer et qui de jour en jour empire - surtout lorsque son nombre s’étire démesurément aux pieds des buildings. Même à vingt ans, les nécessités de corps lui imposant de reprendre son souffle, dès qu’il a un moment, il dort. De temps en temps, Warhol le contemple. C’est mimi. Jusqu’au jour où ce dernier décide de  suivre la vague et de réaliser son premier film expérimental. Est ce vrai cette légende selon laquelle il aurait songé à donner à Brigitte Bardot le rôle-titre et l’action éponyme de son film ?  En tout cas, l’artiste propose à John de faire de lui une star de cinéma. Et comme John a toujours voulu être une Marilyn... Il accepte. Son quart d’heure de célébrité durera en réalité plus de six heures - la durée du film. Le tournage a lieu en 1963, comme un fait exprès pendant le Memorial Day qui célèbre les soldats américains morts au combat. D’un côté, John étendu, tête nue baignant dans son frais cresson bleu, dort. En face de lui, Andy, bourré de speed,et complètement allumé, le filme par séquence de trois-quatre minutes - limites autorisées par les cameras Bolex d’alors. 

Lors du vernissage à la Galerie Almine Rech, à Paris  attendu de réaliser comme à son habitude une performance très “beat generation”, à la William Burroughs  ou à la Allen Ginsberg, John Giorno s’est exécuté, un peu à son corps défendant cette fois. Peut-être à cause du voyage ou conséquence du décalage horaire, peu avant que ne commence la mise en scène, il m’a confié sa lassitude à devoir accomplir toujours ce rituel. Et effectivement, le bel entrain jaculatoire dont il avait toujours fait montre dans ses précédentes prestations manquait singulièrement ce soir-là à l’appel. Sa récitation en fut des plus émouvante: la voix cassée, il trébuchait sur les mots, contraint de se reprendre comme on se raccroche à l’épaule d’un ami ou à un souvenir passé. Combien de visage, d’expériences, d’amours se trouvent derrière chacune de ces phrases placardées ? L’un des poèmes qu’il récita relatait ces journées de 1963, celles de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy et du dernier baiser à Andy Warhol, qui devaient marquer peu après leur rupture, moins à la manière d’un point final que d’un point de suspension. Car si John Giorno ne suivit pas les papillons de nuit qui se brûlèrent les ailes aux lumières de la Factory comme de pieux moutons, Andy et lui ne se perdirent jamais tout à fait de vue pour autant. 






WE GAVE A PARTY FOR THE GODS AND THE GODS ALL CAME.


A partir de 1964, John Giorno devint l’amant de Brion Gysin, le peintre-poète-performer, figure de l’Avant-garde new-yorkaise et parisienne. Celui-ci mit notamment au point une Machine à rêves capable de stimuler le nerf optique et de susciter des visions, même en la fixant les yeux fermés. Accusée de provoquer des attaques cardiaques, des crises d’épilepsie voire des attaques cérébrales chez des sujets fragiles et les enfants, la Dreammachine dut être mis au rancart. Mais c’est surtout sur le plan poétique que Brion Gysin influença John Giorno. Celui-là en effet inventa le procédé dit du “poème permuté” dans lequel une formule ou des mots sont répétés plusieurs fois, mais dans un ordre différent à chaque réitération - un peu comme les tableaux-poèmes de John Giorno dans ses expositions. Quelques années auparavant, alors qu’il séjournait dans un meublé sordide du quartier latin à Paris - surnommé pompeusement le “beat hotel” (trois étoiles désormais au guide Michelin), Brion Gysin avait découvert par hasard le cut up - association inopinée de textes “coupés” au cutter puis “collés” pour former un nouveau texte qui en serait à la fois une combinaison et la combinatoire. Cette technique fut tout de suite utilisée par son ami William Burroughs pour écrire Nova express ou Le ticket qui explosa

John Giorno rencontre ce dernier à New York en 1965. Il s’agit d’une année-phare pour tous les deux. D’un côté,  les tribunaux interdisent Le Festin nu, en raison de son obscénité; devenu une célébrité, Burroughs intègre le petit cercle des peintres autour de Robert Rauschenberg; enfin, il joue dans le film avant-gardiste de Conrad Rooks, intitulé Chappaqua.  De l’autre, ce fut cette même année que Giorno réfléchit à ce qu’il appellera par la suite le Giorno Poetry Systems.  Selon lui, il est important que le poète puisse toucher un très large public. C’est pourquoi, il doit utiliser toutes les technologies et les divertissements de la vie ordinaire, comme regarder la télévision, écouter des disques, la radio et même le téléphone ! À cet effet,  John met en service en 1968 le Dial-A-Poem, le premier serveur téléphonique au monde: il suffisait d’appeler pour écouter un poème. Le succès est considérable. Des millions de personnes composent le numéro de cette hot line poétique. En 1972, il poursuit cette nouvelle démarche artistique en créant une société de disques qui édita des performances de poètes ou de musiciens. 

Suivant en cela l’exemple des auteurs de la Beat generation et plus encore peut-être la tradition de l’artiste de la Renaissance, peu enclin à respecter l’étiquette des étiquettes ou désireux de les faire valser à contretemps, John Giorno n’a eu de cesse d’abolir les frontières qui compartimentent l’art et les arts entre eux. Pour lui, la poésie existe partout et avant tout, et peu importe le médium qui la réfère ou s’y réfère, tableaux suspendus aux murs ou récitations d’acrobate. Mais si dans l’ensemble de son oeuvre, poétique et poésie vont de paire, font corps et sens en soi, il prend bien soin de ne pas chercher à faire “genre” pour soi. Il diffère ou se démarque de ces artistes plasticiens, sculpteurs ou peintres, qui se prennent pour des poètes, pour des auteurs, pour des photographes ou pour des écrivains et qui, en définitive, versent dans le charabia ou le plagiat - l’inculture du temps servant autant d’excuses que de prétextes. Un sculpteur peut être aussi un poète, à la condition qu’il ne se contente pas de faire des vers à “la manière de” ou tel qu’il s’y figure. Non, de même que Michel-Ange écrit comme il sculpte, peint, dessine des architectures, de même John Giorno intègre chacun de ses actes artistiques à son Poetry System. 

Les tableaux-poèmes de John Giorno sont des récifs dans une mer d’huile, des bouées d’échos et de sauvetage. Ils claquent au vent comme des fanions, puis se redressent comme le saint voile de Véronique ou le suaire de Turin dont la figure figurine se soulève telle l’ombre immense du temps qui passe et marche. Parfois, il suffit de s’y approcher, de tendre l’oreille à cette oreille de coquillage pour entendre le souffle de John Giorno y battre: le coeur de plein pied, de concert, et papillonnant des mains jusqu’à ce que les papillons  s’ébattent. 

Dans les premières oeuvres, les couleurs souvent primaires, acidulées ou contrastées, y éclatent comme les auréoles lumineuses de la Machine à rêves. D’aucuns peuvent y voir une influence du Pop art, puisque John Giorno fut l’ami d’Andy Warhol et de Robert Rauschenberg. D’autres pourraient prendre ces phrases pour des sortes de graffiti poétiques, au prétexte qu’il fut l’ami de Keith Haring qu’il rencontra pour la première fois anonymement mais très intimement dans les toilettes du métro new-yorkais. Mais John Giorno n’a jamais cherché à présenter ses vers à la manière des tags. Il utilise au contraire une typographie  de machine à écrire, plutôt radicale et anonyme - dénuée de toute volonté d’effet acrobatique ou d’allitération narcissique. Seule varie la dimension des lettres. Celle-ci permet  non seulement d’accroître le signifiant de certains mots mais aussi et surtout de marquer la scansion comme dans la poésie antique: LIFE, BLOOD, HEART, SKULLS, PARTY résonnent chacun tel un cri jailli d’un point de fuite comme un boomerang à l’horizon.  En fait,  chez John Giorno, le mot grandit plus avec le souffle qu’avec l’emphase. La couleur quant à elle  fait corps à la lettre et avec le son, comme chez Rimbaud, tantôt par assimilation tantôt par contraste aux regards de celles qui entourent le mot, et ce afin d’en marquer et d’en circonscrire la vision. 

Les couleurs des premiers tableaux-poèmes renvoient à l’air du temps et des drogues, aux diffractions de l’acide, à ses scintillations et à ses illuminations, à ses effets et ses efforts de réverbération. Cette époque fut celle d’un âge d’or. “Il suffisait de donner une party pour les dieux et tous les dieux s’y rendaient.” “Vraiment ?” “Oh oui, à la queue leu leu, sans exception.” Il était facile de les reconnaître: à genoux dans les toilettes publiques ou dans le labyrinthe des docks avant que ne survienne le petit matin. Un jour, John Giorno m’a raconté qu’il s’était rendu au Village, le lendemain des émeutes de Stonewall, lorsque les travelos se sont révoltés contre les policiers: l’air était encore empli de cette électricité statique si particulière chaque fois qu’elle est provoquée par le frottement des corps, les bras qui entourent les épaules et les poings levés au ciel.






EATING THE SKY.


Il importait alors de dire le monde pour espérer pouvoir le changer: les mots des poètes avaient encore ce pouvoir et cette force-là. Les tableaux-poèmes de John Giorno en furent les témoins et en restent le témoignage. À l’époque, il lui suffisait de les prononcer pour que s’accomplisse la formule magique. I WANT TO CUM IN YOUR HEART. Les mots glissaient dans la gorge comme une semence et un nouveau pécher originel. Oh oui, la jouissance était telle qu’elle parvenait à pénétrer effectivement la carapace du coeur. 

Tableaux-poèmes placardés aux murs comme la manifestation d’un manifeste. Tableaux-poème dans lesquels je revois les chevaux de Lascaux, qui se figent et qui pourtant cavalent - jusqu’à ce que se répercutent dans toute la caverne l’écho de leurs sabots sabordés dans le bruit sourd de leur galop précipités en cavalcade. Tableaux-poèmes d’une parole désormais ancienne prisonnière comme la libellule dans la bulle d’ambre: il suffit de brûler le serment des gommes pour qu’elle s’envole - EATING THE SKY, jusqu’à ce que l’espace la dévore. 

John Giorno fut parmi les premiers à chercher à mettre en place des structures de soutien et d’aides financières pour les malades du Sida. Son appartement, au 222 Bowery à New York, lui sert de quartier général. Il s’agit d’un ancien Y.M.C.A. qui aidait les garçons à débuter dans la vraie vie. William Burroughs l’y a rejoint en 1975. Il en occupe les anciens vestiaires, dépourvus de la moindre fenêtre, et surnommé à ce titre le Bunker. Il y meurt en 1997. John Giorno assiste à ces derniers instants. Reprenant l’ancienne tradition des tombeaux du XVIIe siècle, lorsqu’un musicien baroque rendait hommage à un ami ou à un maître en lui composant une oeuvre musicale à la manière d’un dialogue et d’une méditation, John Giorno a écrit un long poème décrivant la mort de William Burroughs. Très narrative, sa poésie fait corps avec l’événement, comme si en définitive elle emplissait tout, et qu’il n’y avait plus de poétique que la conscience de cette expérience dans tous ses états. The Death of William Burroughs est l’un des textes que John Giono déclame presque à chaque performance, peut-être pour en revivre la résonance. 

Il faut avoir assisté à une de ses performances poétiques pour comprendre les enjeux et la réalité que recouvrent ces tableaux-poèmes. Il s’agit surtout d’une récitation. Debout, le plus souvent sur une estrade, comme une statue sur un podium, le poète se tient face au public, c’est-à-dire en marge. Il ondule, il tangue, il se rattrape aux mots qui s’échappent et lui échappent. Souvent il plisse les yeux qui, avec l’âge, se réduisent à deux minces fentes semblables aux jambages des lettres de ses tableaux. Lors de leurs performances, William Burroughs était un lecteur, et peu être un comédien, Gingsberg était un troubadour, un rien cabot. John Giorno est quant à lui la figure renouvelée de l’aède des origines, du poète très ancien: Oedipe aveugle et Homère le voyant.

Les tableaux-poèmes représentent les vers mnémotechniques que les aèdes replaçaient périodiquement dans leur composition-récitation pour assurer leur fugue dans le refrain. C’est pourquoi d’années en années,  depuis ses quinze ans, John Giorno reproduit les mêmes vers ou plutôt les réitère à la manière des mantras. En effet, depuis trente ans, celui-ci pratique la méditation bouddhiste tibétaine. Faudrait-il voir dans ses tableaux-poèmes des sortes de mandalas ? 





THANX 4 NOTHING. 


La dernière exposition présentée à la Galerie Almine Rech semble le confirmer et l’infirmer tout à la fois. D’un côté, en effet, les petits tableaux-poèmes, dans les tons pastel, aquarelles tremblotantes, m’évoquent le mouvement du vent qui efface ou le geste du moine qui bascule le mandala pour en dissoudre la figure. Mais de l’autre, les grands tableaux noirs et blancs, par leur force et leur intransigeance, rappellent les vanités du XVIIe siècle. L’équilibre du noir et du blanc, du fond et de la forme, est parfait et intense, comme si le tableau - la figure - revenait à l’écrit. Comme s’il en allait du dit comme d’un silence, la pantomime et la révérence Chaque tableau-poème est un accord et en accord.   Il ne s’agit plus des prophéties de la Sibylle de Cumes.  L’ensemble en appelle aux formules magiques gravées dans les tombeaux égyptiens. Ces paroles permettaient aux défunts de franchir les obstacles pour atteindre le paradis. DON’T WAIT FOR ANYTHING. I RESIGNED MYSELF TO BEING HERE. THANX 4 NOTHING.  Méditons celles de John Giorno, le poète, le passeur, l’honnête homme et l’oracle très humain. 

Et longue, très longue vie car ils sont rares ceux par qui les mots arrivent. 



  Sylvain Desmille. ©



John Giorno photographié par Sylvain Desmille ©. 








L'exposition “Paintings” s'est tenue du 14/09/2012 au 12/10/2012, à la Galerie Almine Rech, 19 rue Saintonge, Paris 75003. Cet article est paru pour la première fois dans le magazine sexe mode et digestion - smd-mag. 




















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